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 De gauche à droite : Thomas Langmann, Jean Dujardin,  Michel Hazanavicius, James Cromwell, Berenice Bejo,  Penelope Ann Miller & Missi Pyle (The Artist) à la 84e cérémonie des Oscars

Des Oscars conservateurs

12 min

Cette semaine, le triomphe de The Artist à la 84e édition des Oscars (5 trophées) défraye la chronique.

 De gauche à droite : Thomas Langmann, Jean Dujardin,  Michel Hazanavicius, James Cromwell, Berenice Bejo,  Penelope Ann Miller & Missi Pyle (The Artist) à la 84e cérémonie des Oscars
De gauche à droite : Thomas Langmann, Jean Dujardin, Michel Hazanavicius, James Cromwell, Berenice Bejo, Penelope Ann Miller & Missi Pyle (The Artist) à la 84e cérémonie des Oscars Crédits : Dan MacMedan - Getty

Et bien entendu, maintenant donc que la pression est enfin retombée, pourquoi ne pas se lâcher un peu et se vanter en bon français que l’affaire était de toute façon entendue, que c’était dans la poche, in the can… Et d’ailleurs la recette pour remporter la prestigieuse statuette n'est-elle pas, après tout, connue de tous, peut-on lire dans les colonnes du Daily Beast, le site d’information en ligne américain qui souligne avec ironie que ce n'est pas la prestation en elle-même qui compte à Hollywood, mais ses caractéristiques. En clair, et jusqu’à présent, si vous souhaitiez mettre toutes les chances de votre côté, alors il vous suffisait d’opter pour un rôle d’handicapé mental ou physique, de camper un homosexuel ou bien encore d’accepter de vous enlaidir. Ne manquait plus au tableau donc que le rôle du muet, attisant la nostalgie et distillant même une bonne humeur appréciable en cette période de conjoncture morose, comme le proclamait il y a encore quelques semaines le magazine Newsweek : relancez l’économie mais d’abord, allez voir The Artist.

Il faut dire que depuis plusieurs semaines déjà les médias américains unanimes rivalisaient en effet de superlatifs pour qualifier la prestation de notre nouveau héros national, "Jean Dujardin et son charisme contagieux", à en croire le L.A. Times, "tout simplement merveilleux" pour son confrère de Rolling Stone. "Dujardin est le genre d’homme que la plupart des autres hommes aimeraient haïr mais ne peuvent s’empêcher d’aimer", pouvait-on lire encore dans les colonnes du magazine Time. Décontraction, charme, élégance, autrement dit, précise de son côté Le Temps en Suisse, "une certaine idée de la France éternelle doublée d'une redoutable stratégie de marketing et de lobbying à travers toute l'Amérique". Seul petit bémol finalement, le New Yorker, tout en saluant "un comédien intense et agréable" estime de son côté "qu’il n’a pas la flamme des grands acteurs du muet". Quant au magazine littéraire Pen America, il regrette pour sa part que Dujardin l'ait privé du duel tant attendu : Brad Pitt versus George Clooney. 

Quoi qu'il en soit, et au-delà de la victoire, éclatante donc, cette nuit pour The Artist, reste enfin une question qui régulièrement taraude toute la presse spécialisée : mais quels sont donc ces faiseurs de dieux qui, chaque année, attribuent la prestigieuse récompense ? Pour cette 84e édition, 5765 membres ont voté. Or, voilà que la semaine dernière le Los Angeles Times avait jeté un véritable pavé dans la mare en publiant une enquête sur la composition de l’Académie des Oscars. Le journal révélait notamment qu’elle n’était guère représentative finalement de la société puisqu’elle compte 94% de Blancs et 77% d’hommes. Par ailleurs la moyenne d’âge y est de 62 ans. Et à l'évidence l’attribution des statuettes s'en ressent puisqu'il aura fallu attendre 1964 pour récompenser un comédien noir (Sydney Poitier), 2002 pour une actrice noire (Halle Berry) et 2010 pour une meilleure réalisatrice (Kathryn Bigelow). Or, à l'instar de l'an dernier où certains avaient estimé que la victoire d’un film historique comme Le Discours d’un roi en lieu et place de Social Network s'expliquait par le grand âge des académiciens, et bien cette fois-ci encore, précise Le Temps, c’est la vieillesse qui les aurait conduits à préférer un Jean Dujardin prude ou un George Clooney veuf en ­bermuda à un Michael Fassbender sex addict dans Shame.

D'où cette question de son confrère du Soir en Belgique : les Oscars qui déroulent leur traditionnel tapis rouge à Los Angeles sont-ils de fausses valeurs ? Quel est, à votre avis, dit-il, le point commun entre Kubrick, Chaplin, Welles et Lynch ? Réponse : ils n’ont jamais décroché l’Oscar du meilleur film, là où James Brooks, Mel Gibson et tant d’autres seconds couteaux du septième art l’ont eu. Rendez-vous compte, en 1981, Ordinary People fut préféré à Raging Bull et Elephant Man. En 2003, Chicago fit de même au détriment de The Hours, Gangs of New York et Le Pianiste. Et en 1977, l’Académie des Oscars avait préféré Taxi Driver à Rocky. Or cette année, poursuit l'article, Hollywood ne l’a sans doute jamais autant joué passéiste et nostalgique. Les films ayant obtenu le plus de nominations étaient deux histoires renvoyant à l’âge d’or du cinéma : The Artist, donc saluant le cinéma muet et hollywoodien des années 20, et puis Hugo Cabret célébrant, de ce côté-ci de l’Atlantique cette fois-ci, le fantôme des pionniers du septième art. Pourtant si souvent apte à capter l’air du temps et à réagir à l’actualité, Hollywood vit cette année encore au temps de son glorieux passé. Le temps s’y est arrêté, comme figé. Non, décidément, conclue l'éditorialiste, les Oscars n’aiment pas la nouveauté. Que l’on se contente de citer les noms suivants : James Gray (Two Lovers), Paul Thomas Anderson (There Will Be Blood), Jim Jarmusch (Dead Man) ou bien encore Tarantino (Pulp Fiction)… Aucun de ces grands contemporains n’a trouvé grâce aux yeux de l’Académie. L’Académie âgée et conservatrice, préfère les hymnes au passé à la nouveauté. Cette année la liste des artistes royalement ignorés comprenait Ryan Gosling (Drive), Michael Fassbender (Shame) et David Fincher (Millenium).

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