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Diktat américain et fin du secret bancaire en Suisse. La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Trahison, capitulation, chantage, arrogance néocoloniale, violation de la souveraineté nationale. Depuis plusieurs jours, les épithètes guerrières sont légion dans la presse helvétique, s'agissant des derniers développements autour du conflit fiscal avec les Etats-Unis. Alors de quoi s'agit-il ? Depuis plus de deux ans maintenant, la Suisse négociait avec les Etats-Unis pour essayer de régler la question de l'évasion fiscale, de riches Américains, lesquels ont déposé des fonds non-déclarés dans des banques suisses. Or tandis que la classe politique s'attendait à un accord négocié, la ministre des finances a préféré opter pour un programme unilatéral, imposé par Washington. De quoi provoquer bien évidemment un grand émoi en Suisse où de nombreux observateurs dénoncent à présent selon les cas la "Lex USA" ou le "diktat américain".

Car le but pour les Etats-Unis n'est pas seulement de parvenir à démasquer le maximum de contribuables fraudeurs, précise LE TEMPS de Genève. Non, l'objectif ultime pour les autorités américaines est aussi et surtout de reconstituer l’ensemble du puzzle des agissements des banques suisses. En clair, dans le programme unilatéral imposé par Washington, l'alternative pour les établissements bancaires pourrait se résumer ainsi : soit ils acceptent, après introspection, d'entrer de manière proactive dans le jeu des Etats-Unis en signant, sous réserve d’amende salée, un accord de culpabilité mais sans poursuite judiciaire ; soit ils restent dans l’ombre, attendent d'être éventuellement démasqués et le cas échéant d'être poursuivies en justice. Et c’est bien cela qui heurte aujourd'hui, car il n'est pas question ici de négocier un accord, non, il s'agit écrit le journal de surseoir à notre souveraineté, pour permettre à des établissements bancaires, fautifs ou désireux de prouver leur innocence, d’entrer dans une procédure de régularisation américaine.

D'où la colère notamment du quotidien conservateur BASLER ZEITUNG, pour qui le fait que le gouvernement veuille ainsi céder à la pression américaine, témoigne d'un manque de caractère. Dès qu'un Goliath se montre menaçant, dit-il, David se hâte de faire des courbettes. Depuis peu, la Suisse capitule sans même s'être battue, regrette encore le journal, avant de s'interroger : d'où vient cette philosophie de perdant, qui n'ose même plus prendre les devants et prononcer le mot « non » ? Et le journal d'en conclure, peut-être que la perte de cette force réside dans l'aspiration inextinguible du petit à faire partie d'un ensemble plus grand, à se fondre dans un conformisme global, sans s'apercevoir qu'il subit, ce faisant, la perte de son propre arbitre.

Et de fait, rappelle LE TEMPS de Genève, pendant de longues années, la Suisse avait jusque là parfaitement réussit à tirer son épingle du jeu. Plusieurs décennies durant, elle a gagné le beurre et l’argent du beurre. Alors bien sûr, la place financière helvétique et son secret bancaire éveillaient partout les soupçons et étaient même parfois l’objet de vives critiques. Mais ils forçaient aussi l’admiration et ils étaient tolérés. Des masses de capital coulaient ainsi vers la Suisse, ce qui garantissait d’énormes revenus à sa place financière et à tout le pays. C’était, littéralement, l’époque dorée. Sauf que la tolérance du monde global pour l’argent non déclaré a depuis grandement diminué. Entre la crise des «subprimes» et l'intensification de la lutte contre les paradis fiscaux, les marchés financiers occupent depuis l’été 2007 le devant de l’actualité, au point, précise toujours le journal, que le secret bancaire dans son ancienne forme n’existera bientôt plus, ni pour les contribuables suisses, ni pour les clients étrangers.

Sans réelle marge de manœuvre, la Suisse souffrirait donc aujourd'hui, atteinte dans sa fierté. Et avec ce projet de loi dit « Lex USA », projet voté la semaine dernière par les sénateurs suisse mais qui doit encore doit passer ce mardi devant les députés, le point culminant de ce désenchantement serait atteint. A moins, à moins que ce moment difficile n'annonce le basculement vers une ère nouvelle. C'est en tous les cas l'analyse défendue par le journal libéral NEUE ZÜRCHER ZEITUNG, pour qui ce projet n'est pas une catastrophe. Après tout, dit-il, la Suisse doit elle aussi s'habituer aux nouvelles règles du jeu. Qu'il s'agisse de stratégies de lutte contre le blanchiment d'argent, de taxes de compensation fiscale ou de l'échange automatique d'informations, ce qui prime, c'est avant tout le combat pour un environnement dans lequel les mêmes règles valent pour tous. Et à ce titre, la place financière suisse est très bien positionnée, elle peut s'accommoder de toutes les solutions, à la condition toutefois que celles-ci valent de manière analogue pour tous les acteurs.

Et d'ailleurs la Suisse a-t-elle seulement le choix, interroge à nouveau son confrère du journal LE TEMPS ? Car pour peu que nous tardions à trouver une solution, dit-il, la banque suisse aura perdu définitivement l’accès à la clientèle européenne, s’isolant sur un marché intérieur déjà surdéveloppé. Autrement dit un conflit sans fin avec les Etats-Unis et en particulier avec le fisc et la justice risquerait de précipiter le déclin de notre place financière. Alors bien sûr, considérés sous l’angle suisse, c'est vrai que les derniers développements de ce conflit fiscal infligent des blessures douloureuses et laissent des cicatrices profondes. Mais cette loi a un mérite, cela participe d’une catharsis nécessaire pour aller de l’avant, pourvu que chacun conserve en ligne de mire le seul but pertinent : le règlement définitif du litige. Et le quotidien de Genève d'en conclure : c’est le moment de tirer un trait final sur cette affaire, dans l’intérêt du pays, de sa place financière et de la partie mettant aux prises banques, fiscalité et politique.

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