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Eléction présidentielle en Iran : Qui se cache derrière la victoire ? La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Il y a quatre ans, à Téhéran, une amie m'avait montré sa collection de «manteaux Khatami» comme elle les surnommait, serrés, colorés, sortes d'uniformes avec lesquels les femmes pouvaient encore se promener dans l'espace public, à l'époque du président réformateur. Nostalgique, elle les avait soigneusement gardés dans son armoire, le temps que passe la nouvelle mode, celle aux lignes plus ample et beaucoup plus sombre, le dress code «Ahmadi». Et bien à présent, je me demande si elle ne va pas ressortir ces anciens manteaux du placard. Quoi qu’il en soit, peut-on lire ce matin dans les colonnes du magazine SLATE, pour la jeunesse de Téhéran, laquelle vit sous la pression des codes traditionnels et islamiques au quotidien, l’élection de ce week-end est d'ores et déjà à coup sûr, un véritable bol d'air frais.

Et pourquoi ? Parce que l'homme de l'espoir a gagné. C'est ainsi en effet que les deux quotidiens réformateurs de Téhéran analysaient, dès hier, la victoire d'Hassan Rohani, le seul candidat issu d'un courant modéré, élu samedi dès le premier tour de la présidentielle. Une victoire porteuse de leçons sur cet Iran qui, décidément, ne cesse de nous surprendre, commente pour sa part LE TEMPS de Genève ce matin. Dans un élan de solidarité inattendue, jeunes, femmes, intellectuels, citadins et provinciaux, tous se sont rués aux urnes pour signifier leur envie pressante de tourner la page de l’ère Ahmadinejad. Et c'est là, la première leçon de ce scrutin, en dépit de la chape de plomb de ces dernières années, la société civile iranienne n’a pas perdu de sa vitalité. L'autre enseignement, c'est que le long et minutieux décompte du vote s’est avéré être la preuve flagrante de la fraude électorale de 2009. Il y a quatre ans, la réélection suspecte de Mahmoud Ahmadinejad avait été annoncée avant minuit. Or cette fois-ci, le Ministère de l’intérieur a pris son temps, tout en informant régulièrement le public de l’évolution du dépouillement. Enfin plus que jamais, cette élection aura révélé au grand jour les divisions internes du clan conservateur.

Reste toutefois une question, reprise ce matin par l'ensemble des quotidiens : Hassan Rohani a-t-il vraiment les moyens de déverrouiller les portes d’un pays, que son prédécesseur s’attela, huit ans durant, à fermer à double tour ? Nombreux sont en effet les observateurs à signaler qu’en République islamique d’Iran, c’est le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei et non le président qui a le dernier mot sur tous les grands dossiers du pays.

A ce titre, la presse américaine en particulier se montre particulièrement prudente. Même si le site POLITICO se félicite de l'ouverture de l'Iran, en revanche, le WASHINGTON POST comme la chaîne de télévision CNN préviennent que le nouveau président iranien n'est pas un réformiste. C'est davantage un pragmatique, précise de son côté le NEW YORK TIMES. Et de rappeler, notamment, qu'il a su manier le bâton contre les étudiants en révolte au seuil des années 2000. La correspondante du FINANCIAL TIMES rappelle de son côté qu'il ne faisait pas partie du mouvement "vert", le mouvement d'opposition à la réélection de Mahmoud Ahmadinejad en 2009. Mais aussi et surtout, tous précisent qu'il a fait sa carrière politique dans les cercles du pouvoir. Il fait partie notamment de la puissante Assemblée des experts, institution chargée de la nomination du guide. Il n’a donc jamais été éloigné du pouvoir dont il a hanté les coulisses pendant trente ans. En clair, c’est un homme du système. Et il a d'ailleurs la confiance du guide, Ali Khamenei. Autrement dit, son élection n'est pas sans rappeler celle du réformiste Khatami, pour lequel les gens s’étaient, là aussi, enthousiasmés. Or Khatami n'avait rien pu faire pendant ses deux mandats successifs. Dès lors, reprend LE TEMPS de Genève, le gouvernement du nouveau président s'annonce d'ores et déjà comme une navigation à vue, au beau milieu d’un champ de mines, pour tenter la réconciliation entre une jeunesse et un système. Le WALL STREET JOURNAL ne dit pas autre chose ce matin : la désillusion des nouveaux dirigeants héroïques, promettant le changement est un thème vieux de plusieurs siècles dans l'histoire iranienne. Car ainsi va la démocratie, dit-il, dans une dictature théocratique.

Bien sûr, porté par le ras-le-bol d’une majorité d’Iraniens, Hassan Rohani a jalonné sa campagne de multiples promesses: une politique plus souple à l’égard des femmes et des étudiants, un redressement de l’économie, une approche plus pragmatique sur la question nucléaire, incluant de possibles discussions directes avec les Etats-Unis, mais aussi la libération des prisonniers d’opinion.

Et ce sera là sans doute le premier test de sincérité pour Hassan Rohani en même temps qu'une indication de sa puissance de feu: va-t-il faire libérer les deux leaders réformistes, candidats malheureux au scrutin présidentiel de 2009, en résidence surveillée depuis 2011, deux véritables symboles pour l’opposition iranienne mais aussi deux bêtes noires du régime ? C’est en tous les cas ce que va lui demander avec insistance une large partie de la jeunesse qui a voté pour lui. Or, c’est le Conseil suprême de la sécurité nationale, dont Hassan Rohani fut le secrétaire général pendant 16 ans, qui avait décidé d’arrêter les deux hommes. Le slogan lancé samedi soir dans les rues de Téhéran traduit bien d'ailleurs cette ambiguïté: Le violet, sa couleur de campagne, c’est le vert ensanglanté.

Et le magazine SLATE de conclure ce matin, il y a quatre ans, le mouvement vert avait échoué politiquement. Samedi dernier, les supporters de la vague verte ont donc savouré leur revanche. Reste que la victoire de Rohani est aussi une victoire pour le Guide suprême. Car grâce à l'adhésion autour du nouveau Président, c'est d'abord et surtout le régime qui en sort renforcé.

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