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Existe-t-il un islam européen ?

5 min

«Un islam d’Autriche», voilà ce que doit permettre d’instaurer la nouvelle loi votée mercredi par le Parlement à Vienne. Un texte perçu par certains comme discriminatoire.
Existe-t-il un islam à caractère européen ? Cette semaine, après des mois de débat, l'Assemblée nationale autrichienne a en effet adopté mercredi une nouvelle loi destinée à ancrer, dans la législation, un Islam européen à la fois sur le plan éthique et financier. Une rénovation fondamentale de la loi qui, selon le journal de Vienne KURIER, offrirait aux musulmans un meilleur cadre juridique mais interdirait, en revanche, tout financement des imams et des organisations religieuses par des fonds étrangers, en particulier en provenance d’Arabie Saoudite.

Cette loi préparée depuis deux ans maintenant et nettement moins polémique que la première mouture, qui prévoyait en particulier d'imposer une version officielle du coran en allemand, présente notamment l'avantage d'offrir aux quelque 600 000 musulmans autrichiens, l'accès à des études de théologie islamique. Elle instaure, par ailleurs, le droit pour les imams d'intervenir en tant qu'aumôniers dans l'armée, les prisons ou bien encore les hôpitaux et la prise en compte par toutes ces institutions des rites alimentaires et des jours fériés propres à l'islam. Ainsi, la loi créerait un cadre fiable pour la vie religieuse des musulmans (6% des 8,5 millions d'habitants) et leur intégration dans la société autrichienne. Ou dit autrement, au travers de cette loi, l’Autriche essaierait d'instaurer un islam local.

C’est du moins ce que laissent entendre les commentateurs les plus satisfaits, à l’instar notamment de la FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG qui voit dans cet euro islam auquel aspirent tous les Européens, dit-il, un pas dans la bonne direction. Et de préciser, pour que l'esprit de la loi, comprenez que l'islam fasse partie intégrante de l'Autriche, soit largement accepté par la société l'islam pratiqué en Autriche va devoir s'émanciper de l'islam tel qu'il est appliqué dans les pays d'origine de ses adeptes. Les quelque 450 organisations musulmanes du pays devront désormais faire preuve d'une approche positive de la société et de l'Etat pour être agréées. Voilà ce qui sied, en réalité, au quotidien conservateur lequel précise, par ailleurs, que la loi stipule bien entendu que le droit de l'Etat prime sur le droit religieux et que par conséquent les musulmans doivent reconnaître la société et l'Etat dans lesquels ils vivent.

Musulmans sous suspicion générale?
D'où les reproches formulés, cette fois-ci, par ceux qui critiquent une loi qui soupçonne d'office les musulmans de se rendre coupable d'actes répréhensibles. C’est le cas en particulier de l’éditorialiste du STANDARD cité par le Courrier International et qui sans désapprouver totalement la loi, déplore que le gouvernement n'ait pas trouvé le ton juste, ce qui n'est pas un bon départ pour le vivre-ensemble, écrit-il, dans un article intitulé : "Musulmans sous suspicion générale". A l'heure où une menace concrète cède sa place à une peur diffuse et généralisée, certains paragraphes laissent penser, dit-il, qu'il s'agit surtout d'une loi sécuritaire et non religieuse, qui ne fait qu'attiser les préjugés. En d'autres termes, en voulant imposer un islam d'inspiration autrichienne, le gouvernement placerait les musulmans sous un faisceau de suspicions. Et le journal de centre gauche d'ajouter : l'islam autrichien auquel s'adresse cette loi est le creuset du danger, de l'extrémisme et peut-être aussi du terrorisme. Or cette allégation ne constitue pas la base d'une coexistence, qui pourrait contribuer à éliminer les peurs. Et pourquoi ? Parce que les deux camps se sentiront menacés : les musulmans comme les non-musulmans.

Son confrère lisboète PUBLICO, cité par Eurotopics, va même plus loin et juge que cette loi contraire à l'égalité de traitement des différentes religions pourrait même s'avérer contre-productive, dans la lutte contre le fondamentalisme islamiste. Même si certains changements prévus ont été plutôt bien accueillis par les communautés locales, comme par exemple la reconnaissance des jours fériés, il est un changement, en revanche, qui suscite de vives protestations : celui de l'interdiction pour les mosquées et les imams de percevoir un soutien financier venant de l'étranger, ce qui est parfaitement autorisé aux communautés religieuses chrétiennes ou juives. En clair, ces nouvelles restrictions n’ont pas d’équivalent aujourd'hui pour les autres confessions. Seules les mosquées devront à présent justifier la provenance de leur argent, là où les orthodoxes peuvent notamment recevoir des fonds de Russie, les mormons des Etats-Unis, etc. D'où les critiques sévères venues, notamment, de Turquie, dont est issue une part importante de la communauté musulmane d'Autriche et qui assure le salaire de 20 % de ses imams (soit environ une 60aine sur un total de 300). Cette loi fait retourner l'Autriche un siècle en arrière et ne tient pas compte du fait que l'islam est une religion universelle, déplore le principal dignitaire musulman de Turquie, qui dénonce une discrimination et une stigmatisation. L'Union turco-islamique d'Autriche, qui dépend de fonds turcs, a d'ailleurs aussitôt rejeté la nouvelle législation. Et voilà pourquoi, reprend PUBLICO, l'Autriche ferait fausse route en pensant endiguer la menace terroriste grâce à cette loi. Pis encore, limiter les droits des musulmans modérés et intensifier leur surveillance, non seulement ne freinera pas le radicalisme, écrit le journal, mais pourrait même l'intensifier.

En clair, résume la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, tandis que les uns voient dans cette loi une suspicion générale contre toute une religion, d'autres y décèlent une tentative, sans conviction, de masquer des angoisses sécuritaires et un contrôle politique. Quoi qu'il en soit, prévient DIE PRESSE, le ministre des Affaires étrangères et de l'Intégration autrichien présentera prochainement sa loi pour un islam européen à ses partenaires intéressés, parmi lesquels Paris et Berlin.

Par Thomas CLUZEL

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