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Ferguson : espoirs ou résignation ?

5 min

Par Thomas CLUZEL

Les photos à la une des sites des journaux américains sont encore impressionnantes ce matin : des scènes d'émeutes, des bâtiments et des commerces incendiés et un dispositif policier, pour le moins musclé, le tout sur fond de décoration de Thanksgiving.

En d’autres termes, malgré l'état d'urgence déclaré depuis plus d'une semaine par le gouverneur du Missouri et en dépit de l'appel au calme lancé par le président Obama, la décision des jurés de n'engager aucune poursuite contre le policier blanc qui a abattu le jeune noir Michael Brown à Ferguson le 9 août dernier a dégénéré, comme attendu, en une éruption de colère.

Le contraste était même saisissant, hier, lorsque sur les chaînes de télévision américaine on pouvait voir simultanément, le président en direct de la Maison Blanche en train d’exhorter les habitants de Ferguson à ne pas recourir à la violence et dans le même temps, les images de la ville en train de littéralement s’embraser.

A l’instar du NEW YORK TIMES, nombre de journaux décrivent donc le chaos nocturne à Ferguson. Des magasins pillés et incendiés, des grenades explosives et lacrymogènes, des jets de pierres et même des coups de feu entendus dans les rues. Selon le site américain BUZZFEED, le chef de la police du compté de Saint-Louis aurait personnellement entendu plus de 150 coups de feu tiré contre les forces de l'ordre lors de la première nuit de débordements. Et pour éviter une nouvelle nuit de violences, le gouverneur démocrate du Missouri a donc demandé l’aide de la Garde nationale. Plus de 2000 militaires en tenue de camouflage et armés de fusils d'assaut ont ainsi été déployés hier soir, dans la petite banlieue de Saint-Louis, qui compte à peine dix fois plus d’habitants.

Bien sûr, la gestion douteuse des événements par les autorités, de même que l’avidité des médias ont probablement exacerbé cette colère. Reste, toutefois, que le cri de Ferguson, écrit le correspondant du journal suisse LE TEMPS, est bien aujourd'hui celui d’une communauté noire, non seulement touchée par le chômage et la pauvreté mais incapable, qui plus est, de s’extraire de sa condition. Et c'est ainsi que le magazine NEW REPUBLIC, cité par le Courrier international, a pris le parti d'apostropher directement le président Obama et lui intimer de faire le déplacement à Ferguson, afin de prononcer enfin un véritable discours sur la question raciale.

De son côté, THE DAILY BEAST semble lui d'ores et déjà se consoler en se disant qu'un mouvement a désormais pris son élan, un mouvement qui va changer le destin de ce pays pour les années à venir. C’est comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur collectif, dit-il, mettant la rage au cœur de tous ceux et ils sont nombreux, qui ont ouvert les yeux, face aux terribles injustices ayant cours aux Etats-Unis. Oui, Mike Brown est mort et Darren Wilson est en liberté. Mais les Américains en colère devraient considérer cette décision comme une petite bataille dans une guerre bien plus vaste. Et le journal, d'ajouter encore, un brin optimiste, ce combat pour une justice pour tous s’est étendu désormais bien au-delà de Ferguson. On voit se mobiliser et se fédérer des hommes et des femmes issus de milieux très divers, à New York et dans de nombreuses villes du pays. Ils défilent, manifestent, s’organisent, inscrivent les citoyens sur les listes électorales, présentent des candidats à des postes politiques et forment une nouvelle génération de défenseurs des droits de l'homme.

Enfin la question de la discrimination raciale n'est pas la seule à apporter aujourd'hui au débat. On pourrait également citer celle du processus judiciaire américain. Car comme le rappelle le NEW YORK TIMES, le rôle du grand jury n'était pas de déterminer si Darren Wilson était coupable, mais de juger s'il y avait des preuves suffisantes pour justifier des poursuites. La justice américaine, précise à son tour le magazine SLATE se fonde, en effet, sur un système accusatoire. En clair, le procureur rassemble uniquement les preuves à charge. Les jurés entendent ensuite le procureur et les témoins. Et après délibération, ils ne doivent pas trancher sur la culpabilité ou non de l’accusé mais juger s'il y a matière à procès. Et voilà pourquoi, reprend THE DAILY BEAST, il est extrêmement rare aujourd'hui qu'un grand jury inculpe un représentant des forces de l’ordre, que ce soit pour meurtre ou pour brutalités policières. Les militants qui luttent pour la justice sociale sont même les premiers choqués, à dire vrai, lorsqu'un agent est effectivement inculpé.

Rien qu'à Saint-Louis, rappelle le site MOTHER JONES, 39 personnes ont été tuées par balles par des agents de police entre 2003 et 2012. Or un seul policier a été renvoyé devant un tribunal. Et l'on pourrait ainsi citer nombre d'Etats, autre que le Missouri. Une enquête récente du HOUSTON CHRONICLE révèle, par exemple, qu'à Dallas les grands jurys ont vu passer 81 affaires impliquant un agent et une arme à feu. Or dans une seule, seulement, il y a eu procès. D'où la conclusion, pessimiste cette fois-ci signée du WASHINGTON POST, lequel estime que tout cela a peu de chance de changer, tant que la loi, établie par la Cour suprême continue d'autoriser les agents à tirer pour tuer, quand ils estiment que leur vie est en danger imminent.

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