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Ferguson : l’Amérique, ce n’est pas l’Irak

5 min

L’Irak, et Ferguson… voilà les deux dossiers qui écourté les vacances de Barack Obama. Retour à la guerre pour l’armée américaine en Irak. Retour des émeutes raciales au cœur de l’Amérique. Et c’est comme si les deux dossiers s’étaient mélangés.

« America is not Iraq » … l’Amérique ce n’est pas l’Irak. C’est le cri presque unanime lancé par la presse américaine depuis une semaine. C’est que la police locale de Ferguson semble avoir tout fait pour transformer cette banlieue de Saint-Louis, Missouri, en faubourg de Bagdad.

West Florissant Avenue devenue « zone de guerre ». « L’exemple d’une police devenue folle » , assène Kurt Eichenwald dans Newsweek« mal dirigée, mal entraînée ». Et qui à Ferguson, a dégainé trop vite.

« Difficile de croire » , écrivait Jelani Cobb dans le New-Yorker après l’une des premières nuits d’émeutes. « Difficile de croire que des officiers en armure perchés sur un camion blindé faisant penser à un nid mobile de sniper… que ces officiers puissent canaliser les angoisses d’une communauté justement révoltée par l’usage jugé disproportionné de la force sur un adolescent de 18 ans. »

Ce qu’il ne faut pas faire, appuie Newsweek , citant les recherches scientifiques sur la gestion des mouvements de foule. Selon la théorie dominante, baptisée « Modèle d’identité sociale élaborée » , nous explique Newsweek , « une foule en colère peut être poussée à l’émeute si ses membres ont le sentiment d’être traités injustement. Par exemple s’ils se trouvent face à des policiers équipés comme des militaires. »

« Militarisation de la police » . L’expression est largement reprise. Le New-York Times décrivait le phénomène, en juin dans un article prémonitoire. Dont une version est disponible sur le site de Courrier international . Depuis les années 90 un programme du Pentagone, le programme 1033, permet de recycler gratuitement dans les polices du pays les surplus de l’armée. Transferts de matériel qui se sont accélérés depuis le 11 septembre. On en est aujourd’hui à plus de 4 milliards de dollars.

Et voilà comment des véhicules blindés, des uniformes à l’épreuve des balles, des fusils d’assaut à visée nocturne, se retrouvent dans les rues de Ferguson. « Des dollars fédéraux pour aider les municipalités à constituer de petites armées » regrette un Sénateur, Rand Paul, dans une tribune donnée à Time.com .

Le problème poursuit Rand Paul, c’est que « cette militarisation coïncide avec l’érosion des libertés civiques. » La presse américaine instruit le procès de l’idéologie policière. Ce que résume Victor Kappeler, spécialiste des questions judiciaires à l’Université de Kentucky, cité par Al Jazeera . « La police, déplore Kappeler, est une profession hypermasculine et conservatrice. Qui cultive la violence comme une façon de régler les problèmes. »

En ligne de mire, les SWAT, ces unités d’intervention paramilitaire. Réponse adaptée en cas de prise d’otage, de tireur fou ou d’attaque terroriste. Sauf qu’aujourd’hui 80% des petites villes ont aussi leur SWAT team et que leurs interventions n’ont plus rien à voir. 50.000 sorties chaque année à travers les Etats-Unis. En majorité des arrestations à domicile liées aux stupéfiants. Et les journaux américains regorgent de bavures sanglantes. 275 relevées pour la seule année 2007.

Le problème, c’est qu’une majorité de ces assauts inutiles sont infligés aux minorités. 54% selon Newsweek . On rejoint là le cœur du débat national américain à propos de Ferguson. « La raison pour laquelle les minorités ont l’impression d’avoir plus de risques d’être victimes de violences policières, explique Newsweek, c’est parce qu’effectivement, ce risque est plus grand. »

« Ce ne sont pas les individus qui sont racistes » précise pour Mother Jones le président du NAACP, l’association nationale pour la promotion des personnes de couleur. « C’est notre culture policière qui saupoudre du sel dans nos vieilles plaies raciales » , explique Cornell Williams Brooks.

Reste à savoir si le déploiement à Ferguson de la garde nationale, composée notamment de soldats réservistes, vétérans d’Irak et d’Afghanistan, va participer de l’escalade, ou au contraire pacifier la situation.

« Hands up, don’t shoot ». Haut-les-mains, ne tirez pas. Cri de ralliement des défenseurs du jeune Mike Brown, tué de six balles au moins alors qu’il ne portait pas d’armes.

Mais comment faire marche arrière ? Dans le Huffington Post américain, Dennis Kucinich, ancien maire démocrate de Cleveland, donne des pistes précises :

« Un. Le Congrès doit rétablir la loi Posse Comitamus. Loi qui établit un mur entre le maintien de l’ordre et la réponse militaire. Deux. Le département de la Défense doit arrêter de donner des équipements de guerre aux forces de l’ordre. »

Et si un nouvel équipement pouvait justement faire progresser la transparence et faire baisser la violence policière ! Des caméras embarquées sur les policiers en patrouille. Système utilisé depuis dix ans en Grande-Bretagne. Bientôt généralisé en France. Aux Etats-Unis, le Wall Street Journal cite une expérience encourageante.

  • « A Rialto, en Californie, cinq ans après l’introduction des caméras, l’usage de la force par les policiers a chuté de 60%. Les plaintes de la population sont en baisse de 88%. »*

« L’intérêt ce n’est pas seulement d’avoir une trace objective d’une rencontre. C’est un changement psychologique » , souligne le Journal. L’introduction d’un tiers, qui fait que les deux personnes ne réagiront plus de la même façon.

Le prix des caméras a chuté ces dernières années, 300 à 400 euros par appareil. C’est le stockage des données qui coûte cher. Et qui pose également des questions éthiques.

« L’ironie tragique », conclut le Wall Street Journal , c’est que « la police de Ferguson dispose déjà de ces caméras. Mais elles n’ont pas encore été distribuées aux policiers. »

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