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Finalement, il s'agit peut-être bien d'un coup d'Etat

5 min

Par Eric Biegala

Après trois semaines d'atermoiements sémantiques, l'Amérique de Barrack Obama semble considérer aujourd'hui que c'est finalement bien un coup d’État qui s'est produit en Égypte... enfin peut-être ! Signe évident du changement de pied : la décision prise hier de retarder la livraison de quatre chasseurs F16 qui devaient être livrés à l’Égypte cet été, décision qualifiée par le New York Times de "première réponse punitive de l'administration américaine à l'expulsion par l'armée du président égyptien Mohamed Morsi". Si la terminologie a son importance, c'est que la loi américaine est en effet très claire, rappelle Kim Ghattas, correspondante de la BBC à Washington : "toute aide américaine, apportée à quelque pays que ce soit doit cesser si le chef du gouvernement de ce pays est déposé par un coup d’État militaire" et en matière d'aide à l’Égypte, l'Amérique tient le haut du pavé avec une enveloppe annuelle de quelque 1,2 milliard de dollars, en très grande majorité destinée à l'armée égyptienne. C'est bien la raison pour laquelle la diplomatie de Washington, et la Maison Blanche se sont strictement gardé, pour le moment, de parler de "coup d’État"... et d'ailleurs ce n'est toujours pas le cas précise le New York Times : "la Maison Blanche a scrupuleusement évité d'utiliser le terme, qui entrainerait légalement une suspension de toute aide ; elle insiste sur ce point : le délais dans la livraison des chasseurs n'aura aucune implication sur le volume de l'aide américaine à l’Égypte, qui n'est pas remise en cause, pour le moment" "Le 11 juillet, rappelle Foreign Policy , les Etats-Unis avait envoyé le plus clair des messages : à peine une semaine après l'éviction de Mohamed Morsi et trois jours après que l'armée ait ouvert le feu contre des manifestants pro-Morsi en tuant 54, la Maison Blanche approuvait la livraison prévue de quatre F16 aux militaires égyptiens. Aujourd'hui Washington fait machine arrière" ...Qu'est ce qui a donc changé entre le 11 et le 24 juillet du point de vue de l'administration américaine ?Réponse : des manifestations en soutien au président destitué qui dégénèrent en affrontements réguliers - environ 170 morts en trois semaines ; un gouvernement intérimaire égyptien qui n'inclue pas les Frères Musulmans de Morsi, des attentats islamistes... "Un signal d'alarme a clairement résonné hier , poursuit Foreign Policy , quand le général Abdel Fatah el-Sissi le ministre de la défense et chef de l'armée a appelé à des manifestations de masse qui lui donnerait le mandat pour faire face à la violence et au terrorisme". Dans le même temps, le porte-parole du gouvernement intérimaire annonçait que l’Égypte avait commencé une "guerre contre le terrorisme"... Ironiquement, ajoute le journal, "c'est au moment même où le nouveau gouvernement égyptien s'approprie les éléments de langage typiques de la politique américaine (la fameuse "guerre contre le terrorisme") que le Pentagone devient particulièrement frileux" .Il faut dire que - tout comme il y a "coup d’État" et "coup d’État" - il y a aussi "terrorisme" et "terrorisme"... En matière de casuistique spécieuse, la diplomatie contemporaine offre apparemment une source d'inspiration sans fin !"Puisque nombre d'égyptiens se sont opposé à un gouvernement par l'armée après avoir forcé le départ d'Hosni Moubarak début 2011, les militaires semblent aujourd'hui chercher à toute force un soutien populaire, explique le Washington Post ; les responsables d'un coup d'Etat ont toujours un problème de légitimité, écrit l'analyste Shadi Hamid ds le journal... "n'étant pas issus des urnes il leur faut trouver une légitimité politique autre ; dans le cas présent il pourrait s'agir d'asseoir les militaires au pouvoir en arguant de leur nécessaire présence pour combattre le terrorisme islamiste". Or, "depuis qu'ils ont pris le pouvoir en juillet, les militaires ont décrit les islamistes égyptiens comme des terroristes, poursuit le Washington Post ; et "depuis qu'ils ont déposé le président Mohamed Morsi les militaires s'en sont pris aux Frères Musulmans, arrêtant leurs principaux cadres. L'animosité entre les Frères et l'armée - qui tous deux ont de larges soutiens en Égypte - remonte à plusieurs décennies, rappelle le quotidien ; et certains suspectent que, tout comme les manifestations de masse contre Morsi ont ouvert la voie au coup d’État d'il y a trois semaines, d'autres manifestations contre le "terrorisme" pourraient justifier davantage de répression visant les Frères Musulmans". Ceux-ci ne s'y sont d'ailleurs pas trompé... Sur son compte Twitter , Gehad El-Haddad, le porte-parole des Frères Musulmans caractérisait hier l'appel à la manifestation du général el-Sissi comme un "appel à la guerre civile en provenance de militaires assoiffés de sang qui se sentent coincés mais que de nombreux gouvernements étrangers soutiennent encore" Et la perspective d'une crise aggravée provoque quelques sueurs froides ailleurs dans la région."comme si le Moyen Orient avait besoin d'une guerre civile supplémentaire" lance ce matin l'éditorial du quotidien libanais The Daily Star " l’Égypte a manifestement succombé à la loi des masses, poursuit le journal, "l'éviction de l'autocrate Hosni Moubarak était un précédent que le monde semblait prêt à accepter. Morsi a été déposé au même prétexte d'une insuffisance démocratique. Et en même temps il est de plus en plus évident qu'il s'agissait bien d'un coup d’État, commis au nom des foules manifestantes. Des manifestations qui sont aujourd'hui le modus operandi favori du moyen orient ; mais il ne faudrait pas croire que des manifestations de masse confèrent obligatoirement toute légitimité... La vraie démocratie, c'est dans les urnes qu'elle se joue" ,assène le Daily Star ."Les événements des dernières semaines ont divisé les égyptiens comme jamais, poursuit le journal ; et une telle atmosphère, lourde de menaces, dans ce qui est le cœur même du monde arabe, risque de très mal se terminer... la région, comme le reste du monde, ont besoin d'une Égypte apaisée, maintenant plus que jamais. Seule une instance peut aujourd'hui tirer l’Égypte du seuil de la guerre civile où elle se trouve, conclu le quotidien : l'armée doit désamorcer la crise, immédiatement."

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