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Foot et testostérone font-ils encore bon ménage ?

5 min

Par Thomas CLUZEL

Dans un monde de foot si imprégné de testostérone, la question à la Une de JEUNE AFRIQUE a de quoi interpeller : le Qatar est-il féministe malgré lui ? Ou dit autrement, l'Emirat a-t-il rendu un vibrant hommage à la gente féminine, en lui dédiant l'un des stades prévus pour accueillir la Coupe du monde 2022 ? Malheureusement, c'est peu probable et pourtant le design de l'enceinte d'Al Wakrah, au sud de la capitale qatarie, n'est pas passé inaperçu. Dès sa publication sur YouTube samedi dernier, la vidéo promotionnelle du stade est même devenue virale, rassemblant en trois jours plus de 250 000 vues.

Officiellement, l'architecte de la société qui a réalisé les plans du stade se serait inspiré d'une embarcation traditionnelle. Sauf que depuis sa divulgation sur la toile, le design de l'enceinte a moins étonné les internautes par ses lignes rappelant celles des voiliers arabes sillonnant le Golfe persique, que par sa forme épanouie, évoquant une symbolique plus proche de la fécondité que du voyage sinon celui des sens. Et c'est ainsi que le stade a donc déjà été affublé du quolibet de "Stade Vagin", bien que sa forme soit en réalité celle d'une vulve.

Censé être terminé d'ici 2018, le stade aura au moins le mérite d'instaurer un semblant de parité dans un paysage mondial dominé par les architectures phalliques, note non sans humour THE GUARDIAN, en citant, entre autres, "le Cornichon" et Big Ben à Londres, mais aussi les gratte-ciel américains et même la tour de Pise. Et la journaliste britannique d'ajouter : la ressemblance du stade avec un vagin a beau être non intentionnelle, dit-elle, je ne peux que l'applaudir. Dans un monde où sport et femmes sont rarement assimilés, ce stade est une bénédiction. Et après tout, pourquoi on n'aurait pas 45 000 personnes entassées dans un appareil de reproduction féminin ? Ce n'est pas comme si on n'avait jamais connu ça.

S'agissant d'ailleurs toujours de testostérone, il y a moins d'un mois maintenant, devant les critiques de la population, le Comité des musées du Qatar s'est quant à lui résigné à démonter la statue dite Coup de tête représentant Zidane et Materazzi, le couple uni par un célèbre coup de boule, installée sur la corniche de Doha.

Evidemment, on imagine mal en revanche le Qatar renoncer à son projet de stade. Reste que cette nouvelle polémique a de quoi embarrasser un peu plus les autorités, lesquelles doivent déjà affronter les attaques virulentes liées à l'attribution de la Coupe du monde de football 2022 à leur émirat, entachée notamment de scandales liés aux conditions de travail des ouvriers sur leurs chantiers. A ce titre, le rapport rendu dimanche dernier par Amnesty International est on ne peut plus explicite : l'organisation y cite divers abus contre les expatriés, incluant le non-paiement de salaires, des conditions de travail dangereuses et des conditions de logement non moins scandaleuses.

Une situation qui rappellerait même l'Antiquité romaine, relève pour sa part le quotidien de Prague LIDOVE NOVINY, car les avantages découlant de la richesse du pays ne profitent, dit-il, qu'à un cinquième de la population, en clair, ceux qui ont la citoyenneté qatarienne. Or des études disent que la fière Rome antique devait ses avancées à un rapport de cinq esclaves pour un citoyen libre, ce qui correspond très exactement à la proportion entre immigrés et citoyens qataris à part entière.

Seulement voilà, l'exemple de la monarchie absolue montre que même des pays aux antipodes de la démocratie peuvent encore exercer une grande force d'attraction. Et c'est un schéma, d'ailleurs, qui ne se limite pas au seul football puisque dès que les Emirats font miroiter des contrats de plusieurs milliards, aussitôt on leur déroule le tapis rouge, pire, on se jette à genoux devant eux pour profiter en contrepartie de produits et de services. Autrement dit, regrette à son tour le HANDELSBLATT de Düsseldorf, on a de plus en plus la désagréable impression que les souverains des Emirats du Golfe peuvent tout se permettre grâce à leurs immenses ressources financières. Au Qatar, le capitalisme donne à voir toute sa laideur : quand on a de l'argent et que l'on distribue des contrats, on a le droit d'exploiter les autres, sans devoir s'attendre à de véritables sanctions.

Mais attention, prévient encore le journal, car si la politique et l'économie européennes en quête de bonnes affaires et de nouveaux marchés se prêtent à ce jeu sans réfléchir, alors elles se causeront du tort sur le long terme. Du tort à elle-même, et plus généralement aux grands évènements sportifs internationaux, estime de son côté le journal de Vienne, WIENER ZEITUNG. Car le Mondial de foot au Qatar, comme les JO d'hiver en Russie l'an prochain, galvaudent définitivement, dit-il, le sens et l'objectif de ces évènements. Tout le monde sait que sur les chantiers des arènes sportives de ces deux pays, des centaines de travailleurs immigrés ont déjà perdu la vie. Sauf que l'argent et le pouvoir ne connaissent aucun scrupule. Et c'est ainsi que la FIFA comme le CIO, éblouis par l'appât des gros sous continuent aujourd'hui, pelle en main, à jouer les fossoyeurs.

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