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GPA : la Thaïlande veut fermer son "usine à bébés"

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Il s’appelle Mitsutoki Shigeta. Il a 24 ans, et ce Japonais, fils aîné d’un milliardaire est le nouveau visage du scandale des mères porteuses en Thaïlande. L’affaire a éclaté dans la foulée des révélations autour de Gammy… ce bébé trisomique abandonné par ses parents australiens à sa mère porteuse… ce que conteste la famille australienne.

Dès le lendemain du scandale, la police thaïlandaise fait une descente dans un appartement de Lad Prao dans la banlieue de Bangkok. Elle découvre ce que la presse a aussitôt appelée une « usine à bébés » : neuf mères porteuses avec leurs nourrissons, une autre femme enceinte. Les analyses ADN sont formelles : tous ces bébés ont le même père… sans doute Mitsutoki Shigeta.

Ce dernier a pris la fuite. Le jeune homme, qui élèverait déjà quatre enfants au Cambodge, se trouverait réfugié au Japon, où l’affaire a fait les gros titres. Alors s’agit-il d’un trafic d’êtres humains, comme le soupçonnent les autorités de Bangkok ? Les propos rapportés de Mitsutoki Shigeta sont en tout cas troublants. Selon le Japan Times… le jeune homme aurait affirmé vouloir enfanter 10 à 15 bébés par an… pour avoir au total entre 100 et 1.000 enfants.

Conséquence de ces révélations, la clinique thaïlandaise qui a réalisé sans se poser de question l’implantation de tous ces embryons chez les mères porteuses, eh bien cette clinique a été fermée brutalement par les autorités.

Oui mais voilà… cette clinique était aussi la préférée des couples australiens très nombreux à lancer des GPA commerciales en Thaïlande. Un vrai paradis. Aucune loi sur la question, simplement de vagues règlements médicaux.

Sauf que depuis deux semaines tout a changé. Le pouvoir militaire a décidé de serrer la vis. Et de la serrer à fond. Un projet de loi a été rendu public. Il prévoit d’autoriser la GPA uniquement pour les couples mariés, il interdit aussi aux mères porteuses d’utiliser leurs propres ovules.

En attendant, toutes les procédures en cours sont bloquées. Cliniques vidées, familles « clientes » privées de contact. Près de 200 familles australiennes se retrouveraient actuellement coincées à Bangkok. Certaines se sont même vu refouler de l’aéroport.

Un couple gay témoigne dans le Sydney Morning Herald. Steve et James ont au moins eu cette chance : ils ont avec eux leur nouveau bébé. Mais ils ne savent pas s’ils pourront le ramener en Australie en septembre comme prévu. Autour d’eux à Bangkok, une vingtaine d’amis dans la même situation. « Il ne profitent pas du temps avec leur enfant », explique Steve. « ça devrait être un moment spécial où les liens se créent… mais ce moment a été non pas détruit mais gâché par la situation en Thaïlande. »

Les autorités de Camberra négocient en sous-main un régime transitoire… démarche soutenue en Thaïlande par le Bangkok Post : « ce changement soudain des règles est injuste pour ces parents » explique un éditorial, « et surtout injuste voire dangereux pour les bébés » qui risquent se retrouver dans des orphelinats.

Le débat fait rage également en Australie, où seule la GPA altruiste, non rémunérée, est autorisée. Tandis que plusieurs provinces interdisent, sans succès, de recourir à des mères porteuses à l’étranger.

« Si l’Australie n’assouplit pas ces barrières », promet l’éditorialiste Peter Reith, dans le Sydney Morning Herald, « des Australiens désespérés, principalement des jeunes couples, n’auront d’autre choix que de se tourner vers d’autres pays comme la Géorgie et le Mexique. »

« Je n’entends pas beaucoup de considération pour les mères porteuses », lui répond Bill O’Chee dans les mêmes colonnes : « invariablement, ces femmes viennent de pays pauvres, et pour quelques milliers de dollars, on peut les convaincre de louer leur ventre durant neuf mois pour porter l’enfant de personnes qu’elles ne connaissent pas. » Bill O’Chee qui affirme ne voir qu’une « petite différence entre des femmes qui louent leurs ventre pour le sexe, et celles qui le louent pour la GPA. »

« Est-ce de l’exploitation ? Bien sûr » répond la féministe indienne Gita Aravamudan… qui fait en ce moment le tour des médias de son pays avec un livre à paraître la semaine prochaine. « Baby Makers », les fabricantes de bébés. Une grande enquête sur la GPA en Inde… l’autre grand marché asiatique, avec des centaines de cliniques spécialisées et entre 500 millions et deux milliards de dollars de chiffre d’affaires.

« Bien sûr » explique Gita Aravamudan au quotidien The Hindu… « mais ne pratiquons-nous pas l’exploitation tous les jours, en faisant tourner nos maisons avec des domestiques ? »

Gita Aravamudan dénonce bien sûr des abus. Dans le Bangalore Mirror elle évoque cette jeune femme originaire du Népal, poussée à vendre ses ovules et qui pour augmenter son rendement s’est lancé dans un traitement hormonal. « En moins d’un an, elle a perdu ses yeux pleins de jeunesse, elle est devenue faible, boursouflée, malade. »

« Mais il y a aussi des fins heureuses », précise Gita Aravamudan. « Pour beaucoup de mères porteuses, la vie a changé avec l’argent qu’elles ont gagné. »

Le phénomène n’épargne pas la Chine, comme nous le rappelle une enquête du New York. La gestation pour autrui est interdite par Pékin, ce qui n’empêche pas environ 10.000 naissances par an. Dans la clinique haut de gamme présentée par le New York Times… pour 240.000 dollars, « vous pouvez avoir un bébé avec votre ADN, le sexe de votre choix, porté par une jeune femme de la campagne, retenue » le temps de sa grossesse dans un appartement confortable mais coupée de sa famille.

Le problème, explique un universitaire chinois cité par le Times… « c’est qu’il y a un besoin de GPA dans la société. Et quand il y a un besoin, il y a un marché. »

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