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Il ne s'est (presque) rien passé place Tiananmen hier

5 min

Par Eric Biegala

Comment couvrir un événement en Chine alors que le pouvoir a tout fait pour dissimuler les faits, comme les raisons qui peut-être le sous-tendent : c'est à ce difficile exercice que nombre de quotidiens de la presse internationale s'essaient ce matin. Les faits d'abord : un 4x4 qui a foncé dans la foule des touristes puis qui a pris feu hier peu après midi à l'entrée de la Cité Interdite, au nord de la célèbre place Tiananmen. Bilan de l'incident : 5 morts : les trois occupants du véhicule, deux touristes : un Chinois et une ressortissante des Philippines... et 38 blessés ! L'agence officielle Chine Nouvelle se contente de ce factuel de quelques lignes, se bornant à ajouter que des cadres supérieurs du régime se sont immédiatement rendu sur les lieux... Mais ce qui s'est immédiatement passé sur la place Tiananmen, raconte le New York Times , c'est que les autorités ont bouclé tout le quartier : la place et la Cité Interdite, un quartier normalement plein à craquer avec des milliers de touristes... "le gouvernement reste hypersensible aux événements imprévus se déroulant dans le centre de la capitale" , explique le quotidien... et ce gouvernement "a très rapidement cherché à restreindre toute couverture de l'incident et supprimé des réseaux sociaux toute image ou commentaire s'y rapportant... la police a fermé la station de métro la plus proche et a arrêté plusieurs journalistes étrangers, dont deux photographes de l'agence France Presse qui ont dû supprimer de leurs appareils les images qu'ils venaient de prendre ", rapporte encore le journal ; "En quelques minutes, une nuée de policiers, de paramilitaires et d'équipes cynophiles spécialisés dans la recherche des bombes étaient sur place, tandis que des officiers érigeaient autour des restes calcinés du 4x4 de grands panneaux de tissu vert pour en empêcher la vue... Ds le même temps des employés municipaux nettoyaient les trotoirs maculés du sang des victimes". La correspondante de la BBC Celia Hatton raconte pour sa part avoir tenté de filmer l'endroit de l'incident avec son équipe mais que la police est tout de suite intervenue pour empêcher toute image... l'équipe britannique a ensuite été retenue 20' dans l'un des quartiers de la Cité Interdite le temps que la police vérifie ses accréditations.Alors pourquoi toutes ces précautions ? "L'incident arrive à un moment particulièrement sensible", note le South China Morning Post ce matin " juste avant la troisième assemblée plénière du Parti Communiste qui doit remodeler complètement les politiques économiques et sociales... les sept membres du Comité Permanent du Politburio étaient d'ailleurs présents hier matin au Palais du Peuple, juste à côté, note encore le journal de Hong-Kong... qui n'ose pourtant pas prononcer le mot d'"attentat"... Le quotidien se borne à suggérer qu'il s'agit bien de ça en s'en remettant aux réseaux sociaux : "certains internautes doutent qu'un tel événement place Tiananmen soit accidentel" écrit le journal qui cite prudemment un utilisateur de Weibo (le twitter chinois) en guise de commentaire : "cette partie de la place est normalement remplie de touristes... cela ressemble à un acte intentionnel"... Un autre utilisateur de Weibo - qui signe Chaijuncat - remarquait hier que "la place Tiananmen est un point de repère politique évident... les incendies, ailleurs, c'est de l'info locale" , écrit-il "mais ici c'est différent !". Son commentaire a été effacé de la plateforme de blogging aussitôt... "La volonté de faire disparaître des mémoires cet attentat est allée très loin" , constate Philippe Grangereau, le correspondant en Chine du Temps de Genève. " Même une version semi-officielle des faits, postée «à chaud» sur le site du Quotidien du peuple a disparu en peu de temps, explique-t-il. L’unique journal télévisé national de 19 heures n’a pas soufflé mot de l’incident. L’opération de nettoyage du parvis où s’est consumée la Jeep a été d’une telle efficacité que, quelques heures à peine après l’incident, il n’en subsistait plus la moindre trace" …Alors un attentat ? Voire un attentat suicide ? visant le régime ou ses symboles... qui peut en être responsable ?«La secte Falungong, les indépendantistes du Xinjiang ou du Tibet, d’autres forces dites hostiles ?», s’interroge sur son microblog l’artiste Ai Weiwei."Comme lui, beaucoup de Chinois estiment qu’il s’agit sans nul doute d’un attentat, ou d’un attentat suicide, et que seule se pose la question de l’identité de ses auteurs. Ceux-ci semblent avoir visé l’effigie de Mao, et donc Mao en tant que symbole du régime à parti unique " écrit encore Philippe Grangereau dans Le Temp s. Il faut dire que l'endroit précis où le véhicule a pris feu se trouve à l'aplomb quasi direct du fameux portrait du Grand Timonier suspendu au mur sud de la Cité Interdite...Alors qui a pu viser l'effigie ? Peut-être bien les indépendantistes Ouïghours du Xinjiang : C'est ss doute dans cette dernière direction qu'il faut chercher estime le corresopndant du journal suisse puisqu'"un mandat d’arrêt émis par la police de Pékin a été lancé à l’encontre de deux suspects originaires du Xinjiang. Cette région de l’ouest du pays a été, cette année, le théâtre d’attentats et d’affrontements particulièrement violents entre les autochtones ouïgours musulmans et la police chinoise". En tout cas les Ouïghours ne seraient pas les premiers à s'en prendre au portrait "Pendant le mouvement estudiantin de Tian­anmen en 1989, trois jeunes avaient réussi à maculer d’encre noire la peinture du «timonier», qui avait été immédiatement recouverte, tel un saint-suaire profané. Ils furent condamnés à des peines de prison exemplaires de 16 ans, 20 ans et de la réclusion à perpétuité"... Pour le dissident Hu Jia,cité par Le Temps , il ne fait aucun doute que c’est, là encore, Mao qui était visé. «Tant que les fantômes de ce tyran fasciste ne seront pas éliminés, il n’y aura ni démocratie, ni liberté en Chine» , commente-t-il sur son blog en ajoutant: «S’il y a deux choses qui doivent brûler sur Tiananmen, c’est bien la momie de Mao et son portrait.»

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