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Immigration clandestine, après la compassion, la fermeté : la revue de presse internationale de Thomas Cluzel

4 min

Par Thomas CLUZEL

Pendant plusieurs jours, souvenez-vous, le rituel de l’émotion en diffusion simultanée a saturé nos écrans. Devant les images insoutenables des naufragés d’octobre, au large de Lampedusa tout d’abord puis des côtes maltaises, ensuite, par deux fois, le monde s’est réveillé en émoi, arrachant même parfois à certains quelques larmes. Et pourtant que d'hypocrisie sur les visages de nos puissants en deuil, constate avec amertume l’éditorialiste de LA STAMPA, que de cynisme, dit-il, parmi tous ceux qui ne proposent rien de plus à présent, que de repousser les malheureux afin qu'ils se résignent à mourir chez eux. Indignation hypocrite et larmes de crocodiles, voilà ce que l’on peut lire également dans cet autre article, cité toujours par le courrier international et extrait du portail d'information GUINEE CONAKRY.

Car en dépit de l’émotion planétaire, qu’a donc décidée l’Union Européenne ? Il y a tout juste une semaine, le 10 octobre dernier, autrement dit, la veille du second naufrage, le Parlement européen a donné son feu vert à la mise en place d’un programme de surveillance renforcée des frontières de l’UE. À une large majorité, les eurodéputés ont adopté le programme dit "Eurosur", un nouveau système de reconnaissance et de transmission de données, destiné à surveiller les flux de réfugiés. L’agence de contrôle des frontières de l’UE, Frontex, serait même en train d’étudier l’utilisation de drones, précise de son côté THE OBSERVER, mais aussi des satellites, des radars et des caméras pour surveiller les dites frontières.

Aussitôt, une pétition a été lancée, adressée aux instances européennes pour dénoncer ces mesures "orwelliennes" et surtout réclamer la fin de "la forteresse Europe". Car chacun le sait, précise LA REPUBBLICA de Rome, non seulement employer des milliards d’euros pour construire des murs toujours plus hauts n’arrêtera pas les réfugiés. Preuve en est, d’ailleurs, que sur la totalité des migrants, la majorité des clandestins arrivent, finalement, en Europe. Mais surtout, cela ne fera qu’augmenter la dépendance au trafic d’êtres humains en déplaçant les flux migratoires vers des itinéraires encore plus longs et encore plus dangereux. Autrement dit, précise le quotidien de Bruxelles DE MORGEN cité par Presseurop, une politique qui vise à lutter contre l’immigration clandestine est condamnée à échouer, car c’est justement la cause du phénomène qu’elle prétend combattre.

Seulement voilà, habituellement, quand l’Europe veut faire acte de contrition, elle s’efforce au moins de prononcer la formule éculée : "plus jamais ça". Or aujourd’hui, constate à nouveau le journal de Rome, elle ne prend même plus la peine de le faire et rejette simplement la faute sur la fatalité. Plutôt que d’ouvrir les yeux, l’Europe préfère donc fermer ses portes, déplore à son tour son confrère IL MESSAGERO. La fermeture des frontières, dit-il, a été érigée par les décideurs, en dogme à respecter à n’importe quel prix, fût-il humain. Et d’ajouter, souhaitons aux membres des institutions européennes, que des milliers d’ombres pâles jaillissent du fond de la mer, pour ronger leurs consciences à petit feu.

Mais en admettant que les politiciens veuillent bien assumer leurs responsabilités, que faire ? Première proposition du quotidien DE MORGEN : donner aux réfugiés l’accès aux procédures de demande d’asile, au lieu de les pousser vers la mort. Et puis, autre solution, leur permettre de demander un droit d’asile dans d’autres Etats que le premier pays d’arrivée. Car aujourd’hui, renchérit IL FOGLIO, les pays d'Europe se divisent en deux grandes catégories : L'Italie, l'Espagne, Malte et la Grèce, qui doivent affronter les embarcations, les urgences et la honte des morts. Et de l’autre, l'Allemagne, la France, les pays du Nord qui craignent de devoir prendre en charge ce qu'ils considèrent comme le problème des autres et bloquent tout ce qui peut s'apparenter à une communautarisation des politiques migratoires.

D’où ce commentaire, à lire cette fois-ci dans le quotidien d’Amsterdam DE VOLKSKRANT. Cela fait des années, écrit l’éditorialiste, que les pays du sud de l’Europe essaient avec la plus grande peine, de mettre leurs problèmes colossaux d’immigration à l’agenda de Bruxelles, en avertissant : nous ne pouvons pas continuer à les accueillir, mais nous ne pouvons pas non plus les laisser mourir, aidez-nous ! Et les pays du nord, qui répondent : mais bon sang, il faut les repousser quoi qu’il en soit ! Car à Paris, à Berlin ou à Amsterdam, si nous trouvons certes la guerre en Syrie abominable, si nous admettons que des événements sur le continent africain sont parfois désagréables et si nous soutenons bien sûr le printemps arabe, en revanche, nous ne voulons surtout pas que cela soit interprété comme une invitation à venir s’installer en masse chez nous.

Et LA STAMPA de Turin, d'en conclure, plus que jamais il est donc nécessaire que les européens prennent aujourd’hui leurs responsabilités. Cela demande, certes, un peu de cœur et de jugeote et pas seulement des glandes lacrymales semblables à du sépulcre blanchi. Mais cela requiert aussi une vision politique, qui semble avoir fait naufrage dans l'Europe des pleutres.

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