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Interdiction d'informer au Venezuela

4 min

Par Thomas CLUZEL

C'est ce qu'on appelle un beau Twitter fail. Celui-ci nous vient de la télévision publique vénézuélienne, qui il y a quelques semaines a lancé une campagne visant à promouvoir le pays à travers des tweets d'images ensoleillées sous le hashtag : «nous aimons le Venezuela» (#AmamosAVenezuela). Jusque-là tout va bien. Sauf que la machine a fini par déraper, raconte le magazine SLATE, lorsque la télévision publique a tweeté la semaine dernière l'image d'un journaliste américain, travaillant pour le Miami Herald, avec ce sous titre : «nous aimons le Venezuela parce que nous accueillons les étrangers comme si ils étaient des nôtres.»

Le problème, rapporte THE WASHINGTON POST, c'est que cette photo a été prise à l'aéroport de Miami en 2013 après que le journaliste en question, Jim Wyss, avait été détenu par les services d'immigration du Venezuela pendant 48 heures. Comme l'explique le MIAMI HERALD, Jim Wyss couvrait en effet à l'époque une histoire de contrebande entre le Venezuela et la Colombie. C'est là que le journaliste avait été arrêté par des militaires, officiellement parce qu'il ne possédait pas d'accréditation médiatique appropriée. S'en était alors suivi une garde à vue de deux jours, pendant laquelle le journaliste avait été notamment interrogé sur ses contacts et ses activités sur le territoire.

En d'autres termes, quand bien même rappelle THE NEW YORK TIMES Jim Wyss a repris depuis ses fonctions de correspondant pour le Miami Herald, il n'en demeure pas moins que le Venezuela a bien fait la promotion du tourisme avec la photo d'un journaliste placé en détention. Ce qui n'est pas franchement ni du meilleur effet, ni du meilleur goût. S'agissait-il d'un accident ou bien la télévision publique a-t-elle un sens de l'humour particulièrement affuté ? TELESUR s'est pour l'instant refusée à tout commentaire. Toujours est-il que le tweet incriminé a depuis été supprimé, ce qui fait dire au journaliste américain interrogé par la BBC : je suppose que c'était un accident, avant de préciser toutefois qu'il n'a pas apprécié la démarche.

Et puis surtout si cet épisode peut sembler, a priori, anecdotique il vient tout de même rappeler que Jim Wyss n'est pas le seul journaliste à avoir eu des problèmes avec les autorités vénézuéliennes, précise à nouveau THE WASHINGTON POST. Le pays d'Amérique latine se classe, en effet, à la 116eposition, au dernier classement mondial de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières.

A ce titre, le pays s'apprête d'ailleurs à vivre un ultime épisode, pour le moins emblématique, de la pression exercée quasi quotidiennement par le gouvernement vénézuélien sur la presse nationale, cette fois-ci. Le journal indépendant TAL CUAL vient en effet d'annoncer qu'il cessera de paraître d'ici quelques jours, le 27 février prochain très exactement. Dans un communiqué relayé en partie par son confrère EL UNIVERSAL, le fondateur du journal a lancé des mots amers à l'intention du pouvoir de Caracas. Il dénonce notamment un harcèlement de la part des diverses instances du pouvoir, des poursuites judiciaires incessantes (sept en quinze ans d'existence), mais aussi des contrôles tatillons et permanents de la part des administrations et des pressions sur la direction de la rédaction. En ce moment même, le journal est d'ailleurs à nouveau dans la ligne de mire du ministère de la Justice pour diffamation, à l'occasion d'une affaire qui vise le président de l'Assemblée nationale, soupçonné de diriger un groupe mafieux. Au point que le directeur et les rédacteurs en chef du quotidien risquent désormais la prison.

En octobre dernier, déjà, rappelle le Courrier International, le journal titrait "l'agonie", expliquant que les journaux indépendants du Venezuela étaient étranglés par le manque de papier dû à la pénurie. Une pénurie orchestrée par le pouvoir lui-même, qui en restreignant la libre circulation des devises empêche l'importation de papier journal. En d'autres termes, au-delà des raisons économiques (pénurie de papier et manque d'annonceurs) laissant présager un avenir difficile à court terme pour la presse, le journal entendait surtout pointer du doigt le risque de la possible disparition de la presse écrite, de la liberté d'expression et du droit à l'information. Or quatre mois plus tard, ironie du sort, c'est donc le même journal qui annonce à présent qu'il jette l'éponge et cessera de paraître quotidiennement dans sa version imprimée à la fin du mois.

Dans un tel contexte, les propriétaires d’El Universal, le plus vieux quotidien du pays sont, eux, soulagés sans doute d'avoir été rachetés l'an dernier par un groupe espagnol. A cette nuance près, toutefois, que le dit groupe était de mèche en réalité avec le gouvernement. En clair, le quotidien a certes été sauvé de la ruine financière mais au prix de sa liberté d’expression. Le même modus operandi se répète d'ailleurs depuis plusieurs années déjà : l’étranglement financier des médias jusqu’à ce que les propriétaires soient contraints de vendre à un proche du pouvoir. C'est ainsi, par exemple, que Globovision, la chaîne d’information indépendante a été vendue à une entreprise chaviste. Même scénario pour le journal le plus lu du pays, Ultimas Noticias. Au total, depuis 2009, ce ne sont pas moins de 300 chaînes de radio qui ont également été fermées.

D'où cette conclusion signée du FOREIGN POLICY. Selon le journal de Washington, un vieux proverbe dit que pour faire bouillir une grenouille vivante, il suffit de la plonger dans l’eau froide et ensuite de faire monter doucement la température, de sorte que l’animal ne s’en rende pas compte. Désormais, il est temps pour les Vénézuéliens de réaliser que la liberté de la presse dans leur pays est en train de mourir à petit feu.

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