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L'Etat Islamique vu de l'intérieur

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L'hebdomadaire allemand Der Spiegel, connu pour ses reportages d'investigation, révèle l'organisation interne de l’État Islamique. L'hebdomadaire a mis la main sur des documents exclusifs : les notes, les ordres de mission et le plan d'ensemble du maître-stratège de l'organisation djihadiste.

<source type="image/webp" srcset="/img/_default.png"data-dejavu-srcset="https://cdn.radiofrance.fr/s3/cruiser-production/2015/04/71204295-e7f7-11e4-adec-005056a87c89/838_islamicstate.webp"class="dejavu"><img src="/img/_default.png" alt="Drapeau de l'Etat Islamique" class="dejavu " data-dejavu-src="https://cdn.radiofrance.fr/s3/cruiser-production/2015/04/71204295-e7f7-11e4-adec-005056a87c89/838_islamicstate.jpg" width="838" height="525"/>
Drapeau de l'Etat Islamique Crédits : Reuters

C'est ce qu'on appelle un "scoop", une exclusivité mondiale... et c'est à l'hebdomadaire Der Spiegel qu'on la doit... On pourrait l'intituler "L'Etat Islamique vu de l'Intérieur", ou comment le groupe s'est constitué, comment il a choisi de se déployer d'abord en Syrie pour revenir en Irak, comment il fonctionne au quotidien. Il existe bien déjà quelques livres sur le sujet, des ouvrages qui, au mieux, compilent le témoignage de quelques rares "repentis", mais qui n'offrent le plus souvent qu'une vue très parcellaire du mouvement... Dans son édition de cette semaine, et au terme d'une enquête de plusieurs mois, le célèbre magazine aux bordures oranges, édité à Francfort, va beaucoup plus loin : il détaille en profondeur l'organisation djihadiste et son histoire, le tout en se basant sur une série de documents dont les plus importants ont été rédigés par le chef stratège du groupe djihadiste lui-même, celui qui a véritablement mis en place les prodromes de cet "Etat" islamique : Samir Abd Muhammad al-Khlifawi, plus connu sous son pseudonyme d'Haji Bakr.Haji Bakr a été tué il y a un peu plus d'un an, dans la petite ville syrienne de Tal Rifaat au nord d'Alep, lorsque les brigades rebelles syriennes se sont alliées pour donner l'assaut au groupe djihadiste... Les documents d'Haji Bakr - une trentaine de feuillets "sont longtemps restés cachés dans l'extension d'une maison ordinaire dans le nord-syrien en guerre" , écrit Christoph Reuter, qui signe cette longue enquête dans le Spiegel . "Leur existence nous a d'abord été mentionné par un témion occulaire, qui les avaient vu peu après la mort d'Haji Bakr. En avril 2014,une première page avait été passée clandestinement en Turquie où le Spiegel avait pu l'examiner. Mais ce n'est qu'en novembre dernier qu'il a été possible de se rendre à Tal Rifaat pour y évaluer la totalité du manuscrit" . Et celui-ci n'est ni plus ni moins que le plan d'action, rédigé par Haji Bakr, meticuleusement mis en oeuvre, et visant à s'emparer d'une partie du territoire syrien, d'y établir une tête de pont, pour repartir à l'assaut de l'Irak. Car Haji Bakr, comme la quasi totalité des cadres de l'Etat Islamique, est Irakien. Comme la plupart de ces mêmes cadres également, il n'est pas le moins du monde un Imam, un sheikh, voire religieux... mais un ancien officier supérieur des services secrets de Saddam Hussein. "Ce qu'Haji Bakr a couché sur le papier, page après page, avec des organigrammes précis n'était rien d'autre qu'un plan d'action visant une prise de pouvoir" , écrit Christoph Reuter ; "ce n'est nullement un manifeste religieux mais un plan, technique, précis, visant la création d'un Etat policier islamique, un caliphat charpenté par une organisation qui ressemble beaucoup à ce qu'était la Stasi en Allemagne de l'Est : une agence de renseignement intérieur" .En Syrie, le groupe d'Haji Bakr commence par recruter des jeunes syriens dans les "bureaux de prédication", établis dans les zones rebelles. Loin de toute prédication le travail de ces jeunes sera surtout de renseigner, d'espionner. Leurs missions, ordonnées et transcrites sur le papier par Haji Bakr sont les suivantes : "lister les familles importantes de l'endroit, nommer les personnes influentes dans ces familles, découvrir leurs sources de revenu, nommer et évaluer le nombre de combattants rebelles dans chaque village, découvrir le nom de leurs leaders et leur orientation politique... reprérer enfin leurs éventuelles activités illégales - du point de vue de la sharia - ce qui pourra être utilisé pour les faire chanter si nécessaire" . Deuxième étape : recruter des combattants. Là, Haji Bakr jette son dévolu sur la myriade de combattants étrangers qui ont afflué en Syrie. Fin 2012, des camps d'entrainement sont établis en Syrie pour ces recrues. "Cette mise en oeuvre était très discrète, mais elle avait d'autres avantages, note encore Christoph Reuter : il s'en est résulté des troupes absolument loyales au commandement du groupe, les étrangers n'ayant aucun contact en Syrie en dehors de leurs camarades ; ils n'ont eu aucune raison de montrer la moindre pitiée et pouvaient aussi être déployés n'importe où" , au contraire des Syriens attachés à la défense de leurs terres. En terme d'organisation, Haji Bakr a prévu un système dans lequel tout le monde surveille tout le monde. Le moindre émir de l'Etat Islamique, y compris au plus bas niveau, est doublé, voire triplé, d'autres émirs chargés de le surveiller. "Haji Bakr n'a fait que reprendre ce qu'il avait apris par le passé : l'omniprésent système sécuritaire de Saddam Hussein dans lequel personne, pas même les généraux de ses propres services de renseignements, personne ne pouvait être certain qu'il n'était pas lui-même espionné" . "C'est en 2010 qu'Haji Bakr, et d'autres anciens officiers de renseignements irakiens ont fait d'Abu Bakr Al Baghdadi le leader officiel de l'Etat Islamique , faisant le calcul qu'un clerc éduqué dans les sciences religieuses donnerait au groupe sa vitrine de religiosité" . Quant à Haji Bakr lui même, il n'a jamais été religieux, en revanche c'était un vrai nationaliste, témoigne - toujours dans le Spiegel - un journaliste irakien qui l'a connu du temps de Saddam Hussein et dans les premières années de la présence américaine en Irak. L'enquête du Spiegel jette aussi une lumière très crue sur les relations entre l'Etat islamique et le régime de Bachar el Assad. Là aussi ces révélations s'appuient sur des documents, d'autres documents : des centaines de pages d'archives que l'Etat Islamique n'a pas réussi à détruire quand il a du quitter Alep précipitemment l'année dernière suite aux coups de boutoir des rebelles syriens. S'y trouvent listé les centaines d'espions. Car l'Etat Islamique a des espions partout, y compris évidemment dans les rangs de Bachar el Assad. Il est vrai que les relations d'Haji Bakr et des autres anciens officiers de renseignement irakiens avec Bachar sont anciennes. Elles remontent à 2003-2004, à une époque où le régime Syrien, craignant que les Américains ne poussent leur offensive jusqu'en Syrie ; a organisé le transfert en Irak de milliers de djihadistes et autres radicaux pour y combattre les troupes de Georges W Bush... Des relations qui se sont poursuivis pratiquement jusqu'à aujourd'hui... Le papier à lettres sur lequel Haji Bakr a couché toutes ses consignes et les organigrammes de son maitre-plan pour la prise du pouvoir en Syrie et en Irak, ce papier à lettre porte l'en-tête du ministère de la défense syrien, plus précisément de son département en charge de l'hebergement des troupes... "Certainement un hasard" note le Spiegel .

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