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La bataille des sanctions

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Par Eric Biegala C'est donc la réponse du berger à la bergère, façon russe. En manoeuvre de rétorsion face au dernier train de sanctions économiques décidées à l'encontre de la Russie par les Occidentaux, Vladimir Poutine à signé hier un décret interdisant l'importation en Russie de produits agricoles et agro-alimentaires en provenance des pays ayant promu ou appliqué ces sanctions : au premier chef les Etats-Unis et l'Union Européenne, bien sûr... mais aussi le Canada, l'Australie ou le Japon..."Tout produit agroalimentaire importé en Russie depuis les Etats-Unis sera interdit" prévient Alexey Alekseenko du service fédéral russe phytosanitaire, cité par l'agence RIA Novosti , "de même que les fruits et les légumes en provenance de l'Union Européenne... La liste complète des importations "black listées" devrait être annoncée ce jeudi et sera substantielle" précise -t-il... Dans une autre dépêche, RIA Novosti explique que des discussions très avancées sont sur le point d'être conclues avec les pays d'Amérique Latine, particulièrement le Brésil, pour trouver d'autres fournisseurs en remplacement .Pour Kommersant , il demeure encore "très difficile d'évaluer la proportion de biens importés qui seront frappés par ces sanctions... Une estimation préliminaire, écrit le quotidien économique de Moscou, montre que près de 10% du volume total des importations russes - soit l'équivalent de quelque 4 milliards de dollars annuels - pourraient être affectés, touchant principalement les Etats-Unis et l'Ukraine, les deux principaux exportateurs de produits agroalimentaires vers la Russie... l'Ukraine pourrait y perdre 1 milliard 300 millions de dollars" , calcule le quotidien moscovite."Sur le papier pourtant, l'Ukraine n'est pas visée par les sanctions russes" , remarque le quotidien de Kiev Ukraïnska Pravda , celles-ci ne sont censée s'appliquer en effet qu'aux seuls pays ayant eux-mêmes décidé de sanctions à l'encontre de la Russie... Mais personne ne semble dupe. D'ailleurs Moscou est coutumière de sanctions et d'embargos économiques visant des pays avec qui elle est en désaccord politiquement. Généralement le blocage des produits se fait au motif de problèmes sanitaires. Avant même le décret de Poutine, les autorités sanitaires russes avaient ainsi interdit l'importation d'une marque de Bourbon américain (lequel aurait contenu des traces de produits toxiques), de fruits en provenance de Moldavie - parce que ce pays avait signé un accord d'association avec l'UE... Le mois dernier ce sont les pommes en provenance de Pologne qui étaient interdites de marché russe ; il s'agissait de réagir aux déclarations polonaises perçues comme particulièrement hostiles à la Russie...

Depuis trois semaines en Pologne une campage de presse et sur les réseaux sociaux vente les mérites de la consommation domestique de pommes : sur Twitter , les célébrités, les hommes politiques ou les journalistes polonais participent à la campagne en postant leurs photos - leurs "selfies" - qui en train de croquer une pomme ; qui une bouteille de cidre à la main... Le slogan qui fait flores à Varsovie - en anglais s'il vous plait - "An apple a day keeps Putin away" ! : (Une pomme par jour pour se prémunir de Poutine) "Le seul mérite ou intérêt qu'on puisse trouver au décret signé hier par Poutine" , note Friedrich Schmidt dans la Frankurter Allgemeine Zeitung , c'est qu'il fait acte d'hônnèteté : il ne se cache plus derrière de soit-disantes raisons d'hygiene pour bannir du marché russe les pommes polonaises ou le lait en provenance d'Ukraine". Du côté des exportateurs occidentaux, directement visés par ces sanctions russes, pour le moment on garde la tête froide : "le monde agricole américain aurait été bcp plus surpris si le Kremlin n'avait pas annoncé de sanctions" remarque Dale Moore, le patron du plus important syndicat agricole américain dans une interview à l'agence Bloomberg ... "la Russie procède toujours ainsi, depuis longtemps et pour des raisons diverses et variées... c'est seulement une réaction typique des Russes" , temporise-t-il... "Même si le marché russe est important, ce n'est que l'un des centaines de clients que nous avons de par le monde" renchérit dans la même dépêche Ray Graeser le pdt de l'association américaine des producteurs de soja...Alors ? Même pas mal les sanctions russes ? A voire ! Notamment en Europe, et notamment dans les pays où les exportations vers la Russie représentent un volume important des échanges. Sur RTVS la Radio-télévision d'Etat slovaque, l'économiste Peter Havlik prévient par exemple que "si les exportations vers la Russie devaient baisser - disons de moitiée - le PIB du pays pourrait à très court terme se contracter de près de 2%". La Finlande également qui exporte vers la Russie une bonne partie de sa production laitière pourrait se retrouver sérieusement touchée explique sur les ondes de la radio nationale Yle , le directeur de la fédération finlandaise des industries alimentaires Heikki Juutinen... "Avec 25% de nos exportations qui partent actuellement vers la Russie (et pour les deux tiers il s'agit de produits laitiers), explique-t-il, les sanctions russes pourraient nous coûter quelques 400 millions d'Euros". Mais il faut aussi voir que la Russie est probablement en train de se tirer une balle dans le pied avec ces sanctions prévient, dans la Frankurter Allgemeine Zeitung , Friedrich Schmidt ; " En 2012, Mr. Poutine déclarait vouloir parvenir à l'autosubsistance alimentaire, d'ici quatre ou cinq ans", relève l'éditorialiste... "on en est encore très loin... et l'embargo sur les pommes polonaises du mois dernier devrait faire grimper le prix de la pomme de 40%" sur les marchés moscovites. Le risque inflationniste est réel.En fait, explique encore Friedrich Schmidt, "Les fans de Poutine en Russie estiment que les sanctions occidentales et les sanctions russes d'aujourd'hui sont une opportunité rêvée pour booster l'économie russe" - la production locale - et faire en sorte que la Russie devienne autosuffisante, y compris dans des secteurs à haute valeur ajoutée... mais "c'était déjà complètement iréaliste avant même les sanctions à l'encontre du secteur financier russe" , conclue l'éditorialiste.Le Spiegel fait sensiblement la même analyse : "A Moscou les cercles proches du pouvoir ventent à l'envie les "mérites" des sanctions occidentales : c'est "une opportunité fantastique de se réaproprier notre économie" déclarait récemment le vice-PM Dmitri Rogozine pour qui la Russie est capable de faire tout, et mieux que les occidentaux... au motif qu'elle l'a déjà fait durant l'ère soviétique !" .Alors c'est vrai explique encore l'hebdomadaire que depuis que le régime de sanctions est en place, "depuis le début de l'été, on a remarqué une hausse de la production industrielle russe, notamment des produits à haute valeur technologique, la raison en est simple : ces produits étaient avant importés d'Ukraine" (les moteurs d'helicoptère par exemple). Mais l'augmentation de la production industrielle russe "va très vite trouver ses limites" , poursuit Der Spiegel . "Pour poursuivre cette hausse il lui faudrait de l'argent pour investir et la Russie n'a tout simplempent pas les moyens ".Quant à chercher ces moyens d'investissements sur les marchés, c'est désormais quasi impossible : les sanctions occidentales l'en empêche.

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