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La Côte d'Ivoire à nouveau à la croisée des chemins.

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La justice ivoirienne condamne Simone Gbagbo à 20 ans de réclusion et place à nouveau la Côte d’Ivoire à la croisée des chemins.

Ivory Coast's former first lady Simone Gbagbo at the Palace of Justice in Abidjan.
Ivory Coast's former first lady Simone Gbagbo at the Palace of Justice in Abidjan. Crédits : Luc Gnago - Reuters

Après une délibération interminable, qui aura duré de 15h à minuit, le verdict est finalement tombé. Dans l'enceinte de la Cour d'Assise d'Abidjan, vidée de son public dans la soirée pour des raisons de sécurité, l'ex première dame a accusé le coup à l’énoncé du verdict. Il faut dire que le choc est rude. 20 ans. D'autant que lors des réquisitions de la semaine passée, l'avocat général avait demandé moitié moins de peine d'emprisonnement.

La Cour, précise le site d'information ABIDJAN.NET, juge coupable la Dame de fer ivoirienne de participation à un mouvement insurrectionnel et de trouble à l'ordre public. En clair, Simone Gbagbo est aujourd'hui condamnée pour son rôle durant la crise postélectorale de 2010-2011, après le refus de son mari, Laurent Gbagbo, de reconnaître la victoire de l’actuel chef de l’Etat, Alassane Ouattara. 5 mois au total de violences commises par les deux camps et durant lesquels plus de 3 000 personnes ont péri.

Lors de son procès, l'ex Première Dame, avec une désinvolture à nulle autre pareille, commente le journal burkinabé LE PAYS avait répété à l’envi que son camp était légitime à l’époque des faits niant ainsi toute responsabilité directe ou indirecte dans la grave crise sociopolitique qu’a connue la Côte d’Ivoire. Plutôt que la componction, Simone Gbagbo a préféré la défiance, écrit l'éditorialiste, allant jusqu’à proférer parfois des propos peu amènes à l’endroit du régime en place. Et c’est sans doute ce qui explique aussi qu’elle ait reçu la plus lourde peine.

Reste que ce procès, nuance LE SOLEIL, aura été entaché de nombreux manquements, aucune preuve matérielle n'ayant été fournie pour confondre les prévenus. Sans aucune preuve, l’avocat s’est basé sur les allégations mensongères qui avaient été proférés par des soi-disant témoins triés sur le volet, s'insurge notamment le journal pro Gbagbo LE NOUVEAU COURRIER. Et c'est ainsi que plusieurs organisations de la société civile, de même que les sympathisants pro-Gbagbo évoquent aujourd'hui une "justice des vainqueurs". Et ce d'autant plus qu'aucun responsable pro-Ouattara n'a été jusqu'à présent inquiété, s’agissant de la crise postélectorale de 2010-2011.

Quoi qu'il en soit et même si certaines organisations de défense des droits humains dénoncent un manque de preuves de la part de l’accusation, on peut dire que dans la forme, le procès s’est déroulé dans les règles de l’art, se félicite à nouveau LE PAYS. Et de préciser : la catharsis a eu lieu, car faut-il le rappeler, les prévenus ont eu droit à des avocats qui après les réquisitions du parquet général ont eu l’occasion de prendre la parole pour défendre leurs clients. Et ce n’est pas tout puisqu’avant de délibérer, la Cour a encore donné la parole aux accusés pour se défendre, ce qui n’est pas évident sous d’autres cieux, surtout quand on sait qu’il s’agit là d’un procès politique contre des gens qui ont mis à feu et à sang un pays tout entier. Bien entendu, c’est tout à l’honneur de la justice ivoirienne, poursuit l'article, qui jouait sa crédibilité dans cette affaire. Et d’ailleurs, la dite justice a également fait contre mauvaise fortune bon cœur, en abandonnant la charge de complot contre l’autorité de l’Etat pour tous les accusés, tant il était difficile d’en apporter les preuves. Or loin d’être interprété comme un signe de faiblesse, cette reculade traduit surtout le souci de la Cour de dire le droit, tout en évitant toute forme de précipitation, qui pourrait apporter de l’eau au moulin de ceux qui ne voient dans ces assises qu’une volonté du président Ouattara de solder ses comptes avec ses adversaires.

Reste que les choses ne sont pas aussi simples que semble le rapporter le journal, car cette condamnation ne sera évidemment pas sans conséquence sur le processus de réconciliation en Côte d’Ivoire, huit mois avant la présidentielle. Car quoi qu’on dise, pointe à nouveau LE PAYS, les pro-Gbagbo bénéficient toujours de la sympathie de nombreux Ivoiriens, dont certains pourraient voir dans ces condamnations une stratégie du pouvoir en place pour écarter de potentiels adversaires lors du prochain scrutin. Mais aurait-il fallu, au nom de ces considérations, blanchir des criminels ? Qu'auraient dit les parents des victimes dont la soif de justice était grande ? En tout état de cause, la Côte d’Ivoire est à nouveau à la croisée des chemins et la condamnation hier de Simone Gbagbo risque, en effet, de porter un coup dur à la réconciliation.

Et d'ailleurs, pour le Mouvement ivoirien des droits humains, organisation apolitique, ce procès n'était qu'un hors-d’œuvre. Ce que nous attendons avec impatience, déclare son président dans les colonnes de JEUNE AFRIQUE, c'est un second procès, celui de ceux qui ont tué des milliers de gens pendant la crise. Et de préciser notamment que les responsabilités devront dès-lors être établies dans les deux camps, ce qui signifie qu'il faudra aussi des inculpations dans le camp d'Alassane Ouattara. Reste toutefois à savoir si cet éventuel second procès ne risque pas d'être aussi mal ficelé que le premier ?

Enfin rappelons que Simone Gbagbo, soupçonnée d’être liée aux escadrons de la mort contre les partisans d’Alassane Ouattara, qu’elle a toujours honni, est également accusée de "crimes contre l'humanité" par la Cour pénale internationale, comme son époux, d'ailleurs, qui y sera jugé en juillet prochain. Sauf qu'Abidjan refuse toujours pour l'heure de transférer l'ex Première Dame à La Haye.

Par Thomas CLUZEL

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