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La crise politique française vue d'Europe.

4 min

Par Thomas CLUZEL

En avril dernier, déjà, lors du précédent remaniement, le journal suisse LE TEMPS écrivait : Manuel Valls, premier ministre de la dernière chance, prend la barre d’un bateau en train de couler. 6 mois plus tard à peine, non seulement le paquebot France continue de prendre l'eau mais tout l'équipage avec et plus encore ceux qui avaient pourtant pris soin de se munir d'une marinière.

Car c'est bien l’appel lancé, ce week-end, par Arnaud Montebourg, pour un changement radical de la politique économique de la France qui a mené hier à ce dénouement spectaculaire. Toute la presse européenne, à l’instar du FINANCIAL TIMES de Londres mais aussi de LA STAMPA de Turin s’accorde à dire que c’est, en effet, sur la politique d’austérité, imposée à l’Europe par l’Allemagne, que le gouvernement français s’est donc déchiré. Une phrase d'Arnaud Montebourg, en particulier, marque clairement la ligne du ministre de l’Economie : il faut hausser le ton contre la droite allemande. Sauf qu’à défaut de hausser le ton contre son homologue germanique, le chef du gouvernement français a lui préféré punir les frondeurs au sein de son gouvernement.

Et pourtant, reprend le journal de Genève, ce n'est pas la première fois que le désormais ex ministre de l'économie s'en prenait ainsi à l'Europe, à l'Allemagne et à la réduction dogmatique des déficits. Seulement voilà, cette fois-ci, en revanche, le ministre avait pris la parole juste après que le chef de l’Etat avait réaffirmé le cap de sa politique.

En d'autres termes, Arnaud Montebourg a franchi la ligne jaune et il l'a payé cash. Ce qui n’est pas franchement pour déplaire, d'ailleurs, à nos voisins outre Rhin. Quand la TAGESZEITUNG se réjouit, ce matin, la France a perdu le match contre l'Allemagne, son confrère FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG, cité par le Courrier International, juge tout bonnement que François Hollande et Manuel Valls ont eu raison de se débarrasser d'un ministre, qui non seulement courait d'échec en échec, dit-il, mais plus encore, qui ne trouvait rien de mieux à faire que d’attaquer en permanence la politique de François Hollande et d'Angela Merkel. Et le journal de préciser encore, certes les réformes de Hollande sont hésitantes, mais depuis le début de l’année, on ne peut nier qu’elles ont une certaine cohérence. Et sous l’impulsion de Valls, Hollande vient enfin de se donner les conditions pour mettre en place, avec détermination, un véritable programme de réformes. Même analyse pour son confrère suisse LE TEMPS : le départ du gouvernement d'Arnaud Montebourg est une bonne nouvelle, dit-il, qui accroît les chances de voir la France mener enfin de vraies réformes.

Reste que gouverner ne va pas, pour autant, devenir plus simple pour l'exécutif. DIE WELT se montre même franchement défaitiste et juge que la présidence Hollande paraît d’ores et déjà condamnée à l’échec. Et pourquoi ? Parce que les rebelles de gauche risquent fort, à présent, de suivre leurs chefs et leurs martyrs et jouer ainsi les trublions. Même si le journal de Francfort, là encore, juge qu'il fallait, quoi qu'il en soit, en passer par cette épreuve de force et que c'est déjà, en soi, une bonne nouvelle que les dirigeants français ne s'y soient pas soustraits, il n'en demeure pas moins que toute cette affaire entérine bel et bien le divorce avec une partie de la gauche, précise LE SOIR de Bruxelles, avant de s'interroger : Hollande aura-t-il encore une majorité pour gouverner ?

Et c'est en effet LA question qui prévaut ce matin : une majorité de socialistes est-elle prête à soutenir un nouveau cours qui s’assumerait comme social-libéral ? A chaque texte proposé, il faudra désormais au gouvernement démultiplier ses efforts pour que les élus de la majorité soient enclins à bien vouloir le voter. Et la première épreuve aura lieu dans moins de trois mois avec le vote du budget.

Dans l’immédiat, l’exécutif, c'est vrai, marque son autorité. Le cap est également réaffirmé avec force, pour ne pas dire avec brutalité. En clair, si les Français attendaient de leur président qu’il trace une ligne et qu’il s’y tienne, ils seront au moins servis sur ce plan. Mais au-delà, interroge à nouveau LE TEMPS ? C’est surtout des résultats que les français attendent. Et de ce point de vue le chef du gouvernement n’a toujours pas trouvé de recette contre le chômage, rappelle notamment le journal de Vienne DIE PRESSE. Ajoutez à cela la baisse de popularité du Premier Ministre, avec seulement 36% d’opinion favorable, constate son confrère madrilène EL PAIS. Sans compter que tous ceux qui avaient suivi François Hollande parce qu’ils voyaient en lui l’adversaire de la finance, tous ceux-là ne se reconnaissent plus dans un président farouchement converti au réalisme.

Voilà pourquoi, tranche LE TEMPS, François Hollande paraît à présent plus seul que jamais. Tout d'abord, Montebourg ayant été débarqué, les frondeurs sortent renforcés et c’est toute une galaxie qui pourrait se rapprocher, de Cécile Duflot à Jean-Luc Mélenchon, en passant, pourquoi pas, par Martine Aubry, qui pour l’instant a choisi de se taire mais qui pourrait bien se décider à dire tout haut ce qu’elle médisait jusqu’alors tout bas. Et puis même le premier ministre, Manuel Valls, jusqu’ici irréprochablement loyal, cherchera tôt ou tard à se démarquer du locataire de l’Elysée, surtout si celui-ci l’entraîne dans sa chute.

Dès la fin septembre, la gauche perdra vraisemblablement la majorité au Sénat. A l’Assemblée, elle ne tient déjà plus qu’à un fil. Et si François Hollande était paralysé alors il n’aurait plus d’autre choix que de dissoudre. Terrible ironie de l’histoire, puisque dix-sept ans après conclue le journal, il ferait alors le même hara-kiri que son prédécesseur corrézien, en précipitant une nouvelle cohabitation.

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