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La disparition de Ray Bradbury

5 min

Par Thomas CLUZEL

«Chacun doit laisser quelque chose derrière soi à sa mort disait mon grand-père. Un enfant, un livre, un tableau, une maison, un mur que l'on a construit ou une paire de chaussures que l'on s'est fabriquée. Ou un jardin que l'on a aménagé. Quelque chose que la main a touché d'une façon ou d'une autre, pour que l'âme ait un endroit où aller après la mort. Comme ça quand les gens regardent l'arbre ou la fleur que vous avez plantés, vous êtes là.»

Voilà ce qu'écrivait Ray Bradbury, lequel laisse à présent derrière lui pas moins de 27 romans et plus de 600 histoires courtes, traduits en 36 langues et vendus à plus de 8 millions d'exemplaires. Une œuvre riche, marquée par son temps à la fois saluée et toujours un peu méconnue. L’écrivain qui a le plus contribué à introduire la science-fiction moderne dans la littérature grand public écrit ce matin le NEW YORK TIMES est donc décédé tôt hier matin des suites d'une longue maladie à l'âge de 91 ans. Bradbury écrit le quotidien américain, c'est un peu comme si vous décidiez de faire descendre Mars sur Terre. « Si la vie disparaît sur Terre disait-il, nous pouvons la trouver sur d’autres planètes ». Avant de préciser : « Les voyages dans l’espace nous rendront immortels.»

Alors Bradbury n’était pas immortel. Et désormais il revient donc à chacun de ses admirateurs de l'imaginer ailleurs, soit sur Mars qu'il voulait comme sa dernière résidence, soit dans une petite ville cernée de champs qui sentent la paille, où la boutique de bonbons colore la rue centrale et où vient chaque année une étrange fête foraine. Chez Bradbury qui estimait ne pas vraiment écrire de la science-fiction, l’anticipation ne pouvait exister qu’au prix de la mélancolie. Alors qui sait où il se rend désormais s'interroge LE TEMPS de Genève ... sur Mars ou vers le Pays d’octobre ?

Ray était né le 22 août 1920 dans l’Illinois, à Waukegan, une ville modeste au bord du lac Michigan avec son rivage et son belvédère. Un modèle de cité ordinaire qui marquera l’imaginaire de l’auteur, lequel après la découverte d’Edgar Allan Poe à l’âge de 7 ans commencera très jeune l'écriture. A 18 ans il quitte le cocon du Nord pour étudier à Los Angeles en vendant des journaux le jour et en tapant ses histoires le soir. Il fait alors partie de ces créateurs inspirés par la littérature populaire publiée en fascicules à deux sous : les « pulps ». Dès 1943 l'homme se fait écrivain et 7 ans plus tard avec ses chroniques martiennes il gagne la reconnaissance publique et critique. « Les Chroniques martiennes » donc ou l’histoire de la conquête de la planète par le détail, les contacts initiaux avec les martiens, les travaux d’irrigation, les constructions, les angoisses du premier vendeur de hot-dogs de l’espace. Alors que la science-fiction du moment fait dans le spectaculaire et l’anticommunisme à faces de martiens, Bradbury écrit le journal impose lui une tonalité tout à fait différente, une fragile humanité dont les rêves se consument dans la chaleur de la planète rouge. Partout Bradbury distillait une vision humaniste et spirituelle de la vie renchérit son confrère de la TRIBUNE DE GENEVE, une vision opposée au matérialisme de notre société. Bradbury retourne les clichés de l'époque : l'extraterrestre habituellement hideux et dangereux se mue en représentant d'une race qui s'éteint, belle et nostalgique alors que l'homme est le colonisateur sans scrupule.

En 1953 ce sera au tour de « Fahrenheit 451 », un autre coup de maître. Fahrenheit 451 ou la température à laquelle le papier brûle. L'écrivain y décrit un monde où les pompiers brûlent les livres, détruisant toute culture avant que la résistance ne s'organise et que des gens finissent par apprendre les livres par cœur. Viendront ensuite d'autres romans, des recueils de nouvelles, mais aussi des pièces de théâtre. Et puis sans doute parce que Bradbury voyait plus loin que le présent, les visionnaires du cinéma avaient également voulu travailler avec lui précise de son côté le site d'information en ligne SLATE. Il adaptera notamment le roman d’Herman Melville "Moby Dick" pour John Huston. Et puis bien évidemment l’adaptation la plus marquante de Bradbury au cinéma fut celle de son roman le plus connu, Fahrenheit 451 par François Truffaut.

Alors grâce à ce roman justement, « Fahrenheit 451 » dont la lecture est d’ailleurs maintenant obligatoire pour tout collégien américain, Bradbury est généralement connu comme romancier. Et pourtant ses talents et surtout sa maîtrise des prémisses diaboliques et des révélations soudaines sont plus adaptés aux récits courts. Deux de ses romans les plus connus, « Les Chroniques martiennes »et «Le Vin de l'été » sont en fait des compilations de récits courts et même la forme originale de « Fahrenheit 451 » était celle d'une nouvelle intitulée « Le Pompier ».

Et puis surtout la raison pour laquelle les histoires de Bradbury continuent de nous interpeller malgré tous ces robots humanoïdes, ces maisons automatisées et ces hommes fusibles, c'est que leur intérêt n'est pas dans la description des technologies futures mais dans celle des gens tels qu'ils vivent aujourd'hui et de la façon dont la prolifération des technologies altère notre façon de penser et de nous comporter les uns envers les autres. Et pourtant Bradbury n'est pas un idéologue. L'exubérance de sa prose témoigne même d'une candeur presque enfantine. Bradbury est plutôt un optimiste au cœur mais il sait aussi que l'espoir ne sera peut-être pas suffisant. Il a vu l'avenir et il ne s'agit pas uniquement de villes en pierre rose sur Mars et de maisons qui se rangent toutes seules. Il s'agit aussi de comprendre également que la fin du monde est pour demain et qu'il n'y a rien d'autre à faire que de se cacher sous la couverture en attendant que tout se dissolve dans l'oubli.

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