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La Grèce et la démocratie des experts

5 min

Le leader de Syriza, Alexis Tsipras, en meeting
Le leader de Syriza, Alexis Tsipras, en meeting Crédits : ALKIS KONSTANTINIDIS - Reuters

Quand la Grèce sème à nouveau le trouble, à moins qu'il ne s'agisse de l'Allemagne. Toujours est-il que la perspective de l'arrivée au pouvoir de la gauche radicale à Athènes le 25 janvier prochain agite désormais la chancellerie allemande. Selon l’hebdomadaire DER SPIEGEL, qui disait ce week-end s’appuyer sur des sources proches du gouvernement, l'Allemagne serait prête, en effet, à laisser sortir la Grèce de la zone euro. Plus exactement, Berlin jugerait quasiment inévitable une sortie de la Grèce de la monnaie unique, si le chef de l’opposition, Alexis Tsipras venait à diriger le gouvernement après les élections législatives prévues à la fin du mois.

Or c'est là un revirement idéologique de taille puisqu'Angela Merkel, qui en 2012 ne voyait, au contraire, aucune alternative au maintien de la Grèce dans l'euro pour sauver la monnaie commune serait prête à présent à tourner le dos aux Grecs. Le "Grexit" comme on l'appelle ne serait plus impossible. En d'autres termes, précise toujours le magazine de Hambourg, finie la théorie des dominos. Berlin passerait désormais à la théorie dite de la chaîne, qui veut que le retrait d'un maillon faible renforce l'ensemble des autres maillons.

Mais à quoi peut bien mener une telle réflexion à la veille des élections anticipées du 25 janvier en Grèce, s'interroge notamment la FRANKFURTER ALLGEMEINE, citée par le Courrier International? Non seulement les conservateurs grecs n'en sortiront pas forcément renforcés, dit-il, mais à l'inverse, la gauche n'en sortira pas non plus spécialement affaiblie. Voilà pourquoi, cette ingérence dans la campagne électorale grecque serait risquée et erronée, renchérit son confrère DIE WELT, repris par Eurotopics. Le journal de Berlin pour qui cette menace est même susceptible de renforcer encore le mécontentement en Grèce vis-à-vis des Allemands et donc d’aider Alexis Tsipras dans sa campagne. Et puis cela pourrait également nourrir l’instabilité en Grèce et même conduire à un mouvement de panique, s’accompagnant d’une ruée vers les guichets des banques pour des retraits de dépôts.

Panique financière en vue?
De son côté, l’ex-ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer se fait encore plus apocalyptique dans le quotidien espagnol EL PAIS : selon lui, une sortie de la Grèce de l’union monétaire risque de provoquer la panique sur les marchés financiers et engendrer ainsi une crise qui pourrait s’étendre à l’Italie et à la France. Déjà le cours de l'euro n'a jamais été aussi bas depuis neuf mois face au dollar, rappelait encore hier THE FINANCIAL TIMES avant de s'interroger s'il fallait en attribuer la faute à ce que dit, justement, le SPIEGEL.

Quoi qu'il en soit, le revirement idéologique attribué à la chancelière suscite aujourd'hui la controverse dans la coalition au pouvoir outre-Rhin, puisque des sociaux-démocrates mais aussi des conservateurs ont d'ores et déjà exprimé publiquement leur réprobation.

Sans compter que plus de 260 milliards d'euros, soit quelque 80 % de la dette grecque pèsent aujourd'hui sur des créanciers publics, majoritairement les pays de la zone euro. Or en cas de sortie de la Grèce de la monnaie unique, une partie de cet argent serait perdue. Et cela, écrit DIE WELT, Merkel ferait bien de l'expliquer aux contribuables allemands, eux qui portent la charge la plus lourde. Bien entendu, Tsipras & Co, eux, le savent. Et voilà pourquoi il n'y aura pas de « Grexit » prédit le journal mais, au contraire, une nouvelle remise de la dette et de nouveaux milliards pour venir en aide à la Grèce.

La Grèce, symbole de la débâcle européenne
En fin de compte, la menace brandie par Berlin serait donc surtout la preuve que la politique européenne de sauvetage de la Grèce a échoué, poursuit le journal. Les menaces proférées par l'Allemagne sont un aveu d'impuissance, dit-il. La Grèce est une débâcle, en somme, pour l'Union Européenne. Et pourquoi ? Parce que les Grecs ne sont plus prêts à emprunter la voie des réformes prônée par les bailleurs de fonds internationaux. En d'autres termes, peu importe finalement que le chef du gouvernement s'appelle Alexis Tsipras (le leader de la gauche radicale) ou Antonis Samaras (le premier ministre sortant conservateur). La Grèce, renchérit le journal d'Athènes I KATHIMERINI ne veut plus aujourd'hui être la souris du laboratoire économique de Bruxelles.

Et puis surtout, les Grecs sont libres de décider de leur appartenance à la zone euro mais plus encore, libres de décider souverainement de leur gouvernement. D'où cette conclusion, à lire toujours sur le site d'information SPIEGEL ONLINE : les élections constituent aujourd'hui la principale différence entre la dictature et la démocratie. Et l'Occident, à juste titre, en est fier. A moins visiblement qu'un peuple ne soit tenté de voter à gauche. Il suffit pour cela de constater comment les JT publics s'indignent de la démocratie des Grecs en pareille circonstance. Manifestement, dans notre monde d'aujourd'hui, il faut avoir les moyens de s'offrir la démocratie. Or parce que les Grecs sont en faillite, ils sont priés de renoncer à leur libre arbitre. Quelle arrogance, s'indigne encore le chroniqueur avant de préciser : la Grèce pourrait bien être, pourtant, une lueur d'espoir pour la démocratie en Europe. Car dans la crise de l'euro, la démocratie européenne a revêtu jusqu'à maintenant un caractère autoritaire. En clair, la démocratie est devenue un pouvoir exercé par des experts, pour des experts.

par Thomas CLUZEL

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