LE DIRECT

La Grèce ou le cauchemar des européens.

5 min

Par Thomas CLUZEL

Après l'annonce hier de l'échec du troisième tour de l'élection présidentielle en Grèce et surtout la perspective d’une victoire possible de la gauche radicale aux prochaines législatives anticipées fin janvier, les titres de la presse n'hésitent plus à dramatiser sur une réaction en chaîne fatale, qui menacerait tout le continent. Il ne serait donc pas seulement question de la tragédie grecque, ainsi que le titre DIE PRESSE à Vienne mais plus généralement de savoir si la crise de l'euro est ou non de retour ?

En Allemagne, notamment, le pays qui se vit aujourd'hui comme le principal secouriste de la Grèce endettée, la perspective de ces nouvelles élections réveille de vieilles inquiétudes, note le HANDELSBLAD cité par le Courrier International. Pour son confrère de Berlin, le journal conservateur DIE WELT, l'alternative se résumerait même à cette formule : la gauche ou la droite, le chaos ou les réformes. Et de préciser, Alexis Tsipras, le chef de la gauche radicale, n'est pas un énième socialiste mou qui prendra peu ou prou la même direction politique, en apportant quelques corrections. Non. Au contraire, Tsipras menace même d'annuler les accords d'austérité avec l'Union européenne, en demandant une restructuration de la dette.

Bien évidemment, tous les journaux ne sont pas aussi alarmistes. Quand THE GUARDIAN à Londres parle d'un programme plus raisonnable que radicale, le quotidien de gauche TAGESZEITUNG dresse lui le portrait d'un chef charismatique et retrace toute l'histoire d'Alexis Tsipras, en particulier au début des années 1990, lorsque celui-ci a mené un mouvement de protestation des lycéens contre le gouvernement réclamant plus de moyens pour l'éducation et plus de libertés, parmi lesquelles le droit de sécher l'école. Ce qui fait dire au quotidien qu'à l'époque, déjà, il était évident que cet homme savait convaincre.

En Grèce, là encore, les avis sont partagés. Tandis que le journal TA NEA titrait massivement hier : le jour de la crise, son confrère LE JOURNAL DES REDACTEURS estimait au contraire que cette journée était à marquer d'une pierre blanche car ici, dit-il, se terminent les mensonges. La clef du pays est enfin entre les mains du peuple, peut-on lire également ce matin en Une du journal pro Syriza.

Reste que rien n’est joué d’avance, soulignent encore plusieurs analystes, qui rappellent tout d'abord que les Grecs n’ont jamais porté au pouvoir un parti radical. Et qu'ensuite, même si Syriza l’emportait, le parti pourrait adoucir sa position face à la troïka, car il est peu probable qu'il obtienne la majorité absolue. En d'autres termes, la gauche radicale pourrait bien avoir à gouverner avec d’autres formations politiques. Ou dit autrement, même en cas de victoire, la marge de manœuvre de la gauche radicale sera plutôt réduite. Sans compter que les propos d'estrade de Tsipras pourraient faire place au réalisme s'il est élu. Et à ce titre, d'ailleurs, le leader de Syriza vient déjà de s'engager à ne pas agir de manière unilatérale sur la dette.

Et puis, si la perspective d’une victoire de la gauche radicale fait ressurgir les craintes d’une sortie du pays de la monnaie unique, le fameux «Grexit», en revanche, peu d’analystes craignent désormais une contagion de la crise à l’ensemble de la zone euro. En clair, ce qui serait une tragédie pour la Grèce, écrit LE TEMPS de Genève, ne se transformerait sans doute pas en une crise systémique pour la zone euro. Et de citer notamment son pare-feu financier, le Mécanisme européen de stabilité, mais aussi la promesse de la BCE de faire tout ce qui est en son pouvoir pour préserver la monnaie unique.

En revanche, à défaut d’ébranler la zone euro, une victoire de Syriza pourrait bien avoir des conséquences politiques en Europe. Et le journal suisse LE TEMPS toujours de rappeler qu’à quelques milliers de kilomètres d’Athènes, en Espagne, la formation d’extrême gauche eurocritique Podemos s’arme d'ores et déjà pour les législatives de 2015, avec des chances de l’emporter. Le leader du parti espagnol antilibéral a d’ailleurs immédiatement salué dans un tweet hier, la tenue prochaine des législatives grecques, tout en prédisant que 2015 serait l’année du changement en Espagne et en Europe. Et de fait, au Portugal, à Chypre ou en Irlande, là aussi, les mouvements d’extrême gauche séduisent les électeurs épuisés par une rigueur imposée depuis Bruxelles et nostalgiques d’un Etat-providence généreux.

Faut-il y voir un petit air de révolution ou plus simplement une réaction de colère ? Toujours est-il que la critique radicale du système auquel est associée aujourd'hui l’Europe participe en effet à cette poussée populiste qui gagne à présent le Vieux Continent. Sauf que ce populisme prend des formes diverses. Lorsque la critique des élites bruxelloises se traduit, dans les pays du nord (Suède, Danemark, Finlande) par un populisme d’extrême droite, en revanche, elle se manifeste au sud, par cette gauche radicale que l’on croyait enterrée. La crise a rappelé qu’une forme de lutte des classes n’était pas morte : on retrouve les exploiteurs contre les exploités, les bénéficiaires de la mondialisation contre les laissés-pour-compte, les banquiers contre les travailleurs.

En revanche, le site NOTRE EUROPE note que sur les 42 sièges détenus par des partis eurosceptiques d’extrême gauche à Bruxelles, aucun ne s’oppose à l’Union européenne ni à l’intégration européenne. En dépit d’un discours certes virulent contre Bruxelles, ces partis, contrairement à l’extrême droite, ne promettent pas de détruire l’Europe de l’intérieur. Leur idée est de la transformer. Ou dit autrement, la gauche radicale tente de faire comprendre aux électeurs que le logiciel actuel peut être autre chose qu’une simple adaptation au monde.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......