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La grille de la honte.

4 min

Par Thomas CLUZEL

La grille de la honte, c'était le titre choisi la semaine dernière par le quotidien madrilène EL MUNDO pour illustrer une photo, proprement hallucinante : on pouvait y voir une joueuse de golf concentrée sur son swing, face au regard de son coach mais également sous les yeux d'une dizaine de migrants, accrochés au sommet de la clôture frontalière qui longe le terrain de golf. Refusant de descendre, malgré les ordres de la Guardia Civil espagnole, certains de ces migrants sont restés là, suspendus en équilibre à plus de 6 mètres de haut pendant près de treize heures. Il faut dire que pour eux, le green sous leurs yeux était, évidemment, bien plus vert que le sort qui les attendait. Et surtout, à l'instar de quelques 200 de leurs compagnons d'infortune, il s'agissait là de leur huitième tentative durant le mois écoulé pour rentrer de manière irrégulière à Melilla.

Une image qui a donc provoqué l'indignation, d'autant qu'au même moment, précise toujours le site du Courrier international, le Parti populaire au pouvoir présentait lui un projet de loi, autorisant le renvoi immédiat vers le Maroc, des migrants ayant pu accéder aux territoires de Ceuta et Melilla. Une manière de dissuader les candidats de franchir les trois clôtures successives, qui protègent ses confettis de territoire au Maroc. Un projet, en revanche, qui suscite désormais l’inquiétude du Haut-commissariat aux réfugiés, l’agence onusienne qui l’a dit d'ailleurs mardi dernier, tout haut depuis Genève, précise le journal suisse LE TEMPS. Et pourquoi ? Parce que les accords internationaux signés par l'Espagne, rejettent cette modalité et exigent, au contraire, que les migrants qui réussissent à traverser la frontière reçoivent une assistance. Sauf que la pression migratoire ne cesse d’augmenter depuis l’an dernier. En 2013, 4200 personnes étaient entrées illégalement dans les enclaves ou par la mer. Et cette année, plus de 5000 arrivées ont d'ores et déjà été enregistrées. Voilà pourquoi, l’amendement devrait donc être avalisé sans trop de difficulté par le parlement espagnol, où le parti de droite au pouvoir dispose d’une majorité confortable.

Quoi qu'il en soit, cet épisode vient ainsi illustrer une fois de plus cette tension permanente entre d'un côté, ceux pour qui l'Europe serait en passe de devenir un continent assiégé et puis de l'autre, tous ceux pour qui elle est à l'image d'une terre promise et qui sont prêts à tout pour y mettre le pied.

Pour ajouter un peu plus encore à la confusion, il se trouve que samedi prochain, l’agence européenne de surveillance des frontières, Frontex, lancera par ailleurs une nouvelle opération, répondant au doux nom de « Triton » et dont la vocation pour le gouvernement italien, lequel assure la présidence tournante de l’UE et qui en est à l’initiative, sera de se substituer à l’opération « Mare Nostrum », lancée, elle, en octobre 2013 après la mort de 366 migrants au large de Lampedusa. Le problème, c'est que ce nouveau programme, « Triton », à la différence du précédent, ne comprend pas d’opérations de recherche et de sauvetage, précise THE GUARDIAN. Il ne disposera d'ailleurs que d’un tiers des ressources consacrées au précédent programme, « Mare Nostrum », dont le coût est estimé aujourd'hui à 9 millions d'euros par mois, 9 millions presque entièrement supporté par l’Italie. Et c'est justement la raison pour laquelle, Rome, entend désormais y mettre un terme. Non seulement parce que l’Italie s’est rendu compte que parmi ses partenaires européens, peu d'entre eux contribuaient financièrement à ce programme, et qu’en plus, beaucoup lui reprochaient même d’avoir créé à travers cette opération un facteur d’attraction.

C'est même très exactement l'argument avancé cette semaine, par la Grande-Bretagne, laquelle par la voix de sa secrétaire d’Etat aux affaires étrangères a déclaré ne pas vouloir participer aux futures opérations européennes de sauvetage des réfugiés en Méditerranée, au prétexte que celles-ci auraient pour seul effet d'attirer encore plus de migrants.

Si certains, à l’instar de la DEUTSCHE WELLE, estiment que le positionnement de la Grande-Bretagne est compréhensible ou plus exactement, que la disposition à accueillir des migrants en Europe a des limites, d'autres en revanche y voient surtout une manière pour Londres d’instrumentaliser la détresse des réfugiés à des fins électorales. C’est le cas en particulier du journal économique italien IL SOLE, repris par le site Eurotopics. Pour le journal, cet argument dissimule en réalité la peur du Premier ministre David Cameron de perdre les élections l'an prochain. La vague de migrants qui déferle sur Londres, écrit le journal, est aujourd’hui le thème le plus épineux de la politique britannique. Or il ne fait aucun doute qu’il dominera encore la campagne des législatives de mai 2015.

A l'inverse, son confrère britannique THE INDEPENDENT, estime que les gouvernements européens et notamment celui de Londres, doivent comprendre que de l'autre côté de la Méditerranée, un effroyable chaos règne. Pour beaucoup de personnes, l'asile est aujourd'hui un besoin réel et urgent. En d'autres termes qu'il doit leur être possible d'en faire la demande dans la dignité et surtout qu'on ne peut pas se contenter aujourd'hui de détourner le regard.

Une analyse, écrit la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, repris par Vox europ, qui rejoint le pessimisme de tous ceux qui, regardant de l’autre côté de la mer, ne voient pas baisser le nombre de candidats à l’exil. Et redoutent que les passeurs répondent, à leur manière, à un retrait des navires de sauvetage, c'est à dire en coulant purement et simplement un bateau contenant des centaines de personnes, comme ils l’ont encore fait le mois dernier.

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