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La guerre des écoutes en Turquie.

5 min

Par Thomas CLUZEL

"Une bombe atomique", c’est ainsi que le quotidien d’Istanbul HÜRRIYET DAILY NEWS qualifie la nature des enregistrements publiés depuis le début de la semaine sur You Tube. Le dernier en date a été mis en ligne mercredi par un anonyme, on y entend une voix présentée comme étant celle du Premier ministre, Recep Erdogan, demandant à son fils de ne pas accepter une certaine somme d'argent pour la conclusion d'un accord mais d'exiger un montant supérieur. Quant au premier enregistrement, publié, lui, 48 heures plus tôt, il donne à entendre sur près de 11 minutes une voix attribuée, là encore, au chef du gouvernement turc, disant à un interlocuteur, présenté toujours comme étant son fils, de faire disparaître de chez lui d'importantes sommes d'argent, des sommes en liquide, en réalité astronomiques, puisqu’il serait question de 1 milliard de dollars répartis dans 5 maisons différentes.

Aussitôt diffusée, cette écoute téléphonique a enflammé les réseaux sociaux. En 24 heures, plus de 2 millions de personnes ont écouté sur You Tube l'enregistrement pirate. Une conversation téléphonique diffusée depuis parfois même dans la rue, avec un simple haut-parleur, par des citoyens lambda.

Et même si le chef du gouvernement a aussitôt et vigoureusement contesté l’authenticité de ces enregistrements, dénonçant un "montage immoral" et une "attaque abjecte", c’est peu de dire que cette conversation présumée avec son fils, à un mois à peine des élections municipales, affecte sérieusement aujourd’hui l'image du premier ministre. "Erdogan, la fin", c’était d’ailleurs le titre choisi cette semaine, par l’éditorialiste du quotidien RADIKAL. Ou dit autrement, si ces enregistrements ne font pas chuter Erdogan lors des prochaines élections, alors il est clair que rien ne pourra jamais le faire, analyse pour sa part le portail d’information suédois YOUR MIDLE EAST.

Toujours est-il que depuis mardi soir, plusieurs milliers de personnes manifestent, désormais, dans une dizaine de villes du pays pour exiger la démission du chef du gouvernement. Quant à l’opposition, qui dénonce depuis des semaines la corruption du régime au pouvoir depuis 2002, elle exige, elle aussi, le départ immédiat du premier ministre.

Et pourtant, selon un chercheur à Washington, interrogé par le quotidien de Genève LE TEMPS, ces bandes semblent trop parfaites pour être vraies, dit-il. Avant d'ajouter, un Recep Erdogan qui se savait sans doute épié commettrait-il pareille bévue, racontant tout cela à son fils, sur un téléphone portable ? Quoi qu'il en soit, que la conversation soit authentique ou non, la question qui se pose est celle-ci : qui a intérêt à faire exploser cette bombe maintenant ? Et la réponse paraît évidente, puisque la confrérie du prédicateur Gülen, expatrié aux Etats-Unis, s'est engagée dans une bataille pour destituer Erdogan. Voilà plusieurs semaines, en effet, que l'influente organisation, autrefois alliée d'Erdogan, est entrée en guerre contre le gouvernement. Et pourquoi ? Parce que la confrérie voit dans le projet de suppression des établissements de soutien scolaire privés, dont le mouvement tire une part importante de ses revenus, un affront. D'où le lancement, en décembre dernier, d'un vaste coup de filet anti corruption, diligenté par un procureur proche de l'organisation, lequel a pratiqué des milliers d'écoutes illégales sur des personnalités du monde des médias mais aussi de la politique, dont le premier ministre.

Coïncidence ou pas, toute la presse fait d'ailleurs remarquer que la mise en ligne de ces enregistrements pirates est intervenue quelques heures seulement après les révélations de deux journaux proches du régime, YENI SAFAK et THE STAR, accusant des magistrats proches du mouvement Gülen d’avoir d'avoir pratiqué des écoutes illégales.

Autrement dit, entre le clan Erdogan d'une part, qui tient les services de renseignements et la confrérie d'autre part, qui dispose de ses propres journaux et aurait largement infiltré la police et la justice, se livre aujourd'hui une guerre intestine en Turquie. Et voilà comment, au final, tout le monde sort sali de ces révélations en série, qui montrent l’existence d’une sale guerre au sein même de l’Etat. Une mauvaise nouvelle pour la démocratie turque. D'autant que pour reprendre en main la situation, le Parti de l'AKP de M. Erdogan, fortement majoritaire à l’assemblée, a mené des purges sans précédent dans la police et la justice et fait voter des lois controversées, qui durcissent le contrôle d’Internet et renforcent l’emprise du pouvoir sur la justice. La dernière en date a été promulguée mercredi. Ainsi, analyse pour sa part le quotidien RADIKAL, si les autorités déplorent aujourd'hui un espionnage généralisé et un complot destiné à renverser le gouvernement, c'est qu'elles ont une idée en tête. En l'occurrence, il n'est pas fortuit que le gouvernement présente cette semaine au Parlement une nouvelle loi censée donner plus de pouvoirs au MIT, le service de renseignement turc. Tout cela s'inscrit donc en réalité dans un vaste plan d'action.

D'où le commentaire, signé cette fois-ci HÜRRIYET : Comme dans toutes les sociétés orientales, dit-il, les théories du complot trouvent également un terrain fertile en Turquie et quand on cherche des complots, on perd facilement de vue le véritable problème : les ingérences gouvernementales qui tentent de verrouiller les libertés. A présent, conclue son confrère du journal TARAF, il n'est plus qu'à espérer que les prochaines élections montreront la maturité démocratique du peuple turc. Car dans un pays où l'on supprime les mécanismes de contrôle et la séparation des pouvoirs, le peuple devra une nouvelle fois sauver la démocratie.

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