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La longue marche ou le moment de la vérité

4 min

Par Thomas CLUZEL

Dans la longue marche de l'information, il est parfois vous le savez des télescopages troublants. Et c'est ainsi, notamment, qu'on a appris ce week-end coup sur coup, la disparition de Federico Rossi, figure d'un cinéma politiquement engagé mais aussi d'Anita Ekberg, sublime épiphanie érotique de l’art Occidental. Bien évidemment, au regard de l'actualité, leur nom est à peine apparu au générique de ce long week-end de mobilisation mais des titres de films ont néanmoins résonné d'une bien étrange façon : de "guerre et paix" à "la longue chevauchée de la vengeance ", sans oublier "le moment de la vérité", "le défi" et "la trêve".

Une du Washington Post sur la marche de "Je suis Charlie", à Paris
Une du Washington Post sur la marche de "Je suis Charlie", à Paris Crédits : Radio France

Mais parce que Paris est devenu en ce dimanche de janvier la capitale du monde et même la capitale du monde libre, écrit LE TEMPS de Genève, toute la presse revient évidemment ce matin sur le rassemblement d'hier. Quand THE WASHINGTON POST parle d'extraordinaire chaîne d'humanité, son confrère de Munich SÜDDEUTSCHE ZEITUNG titre, lui, simplement en Une de son site Internet : voici le peuple, avec à l'appui une photo de la marée humaine qui a déferlé hier au centre de la capitale française.

En jouant sur la double signification du mot "to draw" qui en anglais signifie à la fois dessiner mais aussi entraîner, le journal USA TODAY titre lui : Charlie attire une foule historique. Et de fait, les rues de la capitale françaises étaient même trop petites, raconte pour sa part EL PAIS pour accueillir cette immense foule qui a littéralement submergée Paris.

Mais plus encore, ce qui à l'instar d'EL WATAN retient ce matin l'attention de la presse étrangère c'est évidemment que cette manifestation républicaine qui se voulait nationale est devenue internationale. Et pas seulement par le nombre de manifestations de par le monde, à Londres, Berlin, Bruxelles, Madrid, Rome, Vienne, Stockholm mais aussi New York, Montréal, Beyrouth ou Islamadad, mais aussi en raison de la présence des principaux dirigeants du continent au côté du chef de l’Etat français. Tous unis contre la terreur, c'est notamment le titre choisi par le SPIEGEL en une de son site avec la photo des chefs d’Etat rassemblés en tête du cortège.

Musulmans, chrétiens ou juifs, d’Europe, d’Afrique, ou du Proche-Orient, une cinquantaine de chefs d’Etat et de gouvernement, démocrates ou pas ont ainsi marché côte à côte. Du jamais vu de mémoire d’homme. Et même si les critiques, voix discordantes dans le grand concert de fraternité planétaire dont Paris a été le théâtre, ont eu raison de ne pas se taire et notamment de pointer du doigt les intrus, pour autant, la polémique n’a pas pris, balayée par la force des symboles.

La marche des "Je suis Charlie", par la RTVE
La marche des "Je suis Charlie", par la RTVE

Lorsque le cortège des dignitaires s’est ébranlé boulevard Voltaire, synonyme pour tous les européens de la liberté de pensée rappelle le site de la télévision publique espagnole RTVE, l’Histoire aussi s’est mise en marche. Tout y était et tous y étaient. L’Europe, main dans la main, enfin soudée de Berlin à Athènes le Proche-Orient également présent dans ce qu’il a de plus conflictuel avec à la fois Benyamin Netanyahou et Mahmoud Abbas, presque côte à côte, souligne THE NEW YORK TIMES ; l’Afrique, celle des démocrates et des tyrans, de l’islam et du christianisme ; la Russie et l’Ukraine, inconciliables et allant ce jour-là d’un même pas.

En d'autres termes, précise à nouveau LE TEMPS de Genève, à ceux qui s’en inquiétaient, démonstration a été faite hier que le risque de récupération n’existe pas. Car en paradant au côté des démocrates, les Orban et autres Bongo se sont lié les poings ou dit autrement, au prochain faux pas, il se trouvera toujours quelqu’un pour leur rappeler qu’ils étaient eux aussi à la marche républicaine de ce 11 janvier 2015.

"Je suis Charlie". Une du journal de Stockholm DAGENS NYETHER
"Je suis Charlie". Une du journal de Stockholm DAGENS NYETHER

Et puis évidemment, l'autre polémique tenait à la nature de la manifestation. Pour qui et contre quoi allait-on défiler ? Ces derniers jours on a souvent entendu, c'est nous contre eux, comprenez l'Ouest contre l'islam. Et en un sens, les obscurantistes qui tiennent ces propos ont raison. C'est bien nous contre eux. Sauf que ce "nous" n'a rien à voir avec la définition que veulent en faire ces colporteurs de haine, précise le journal de Stockholm DAGENS NYETHER cité par le Courrier International. Ce "nous", dit-il, regroupe des musulmans, des chrétiens, des juifs, des bouddhistes, des hindous, des athées et des agnostiques. Des gens qui non seulement pensent que leurs compatriotes ont le droit de se réclamer de ce qui leur plaît, mais qui condamnent aussi tous ceux qui pensent que leur dieu est le seul autorisé et que les personnes qui blasphèment contre ce dieu méritent de mourir.

En d'autres termes, ce "nous" regroupe des gens qui, contrairement aux auteurs de cet attentat, croient au pluralisme, à la coexistence de plusieurs religions, de plusieurs vérités, de plusieurs opinions qui peuvent être confrontées dans un débat ouvert et qui veulent croire que lorsqu'une culture en rencontre une autre, la somme qui en résulte est supérieure à l'addition des deux.

Bien entendu les démocraties occidentales, composées d'hommes et de femmes de toutes les couleurs de peau et de toutes les religions, qui sont nés ici ou s'y sont installés ne sauraient prétendre être des sociétés parfaites. Mais elles ont créé des conditions de vie sans équivalent dans le monde, où les adultes peuvent prendre part à la gestion de la société et les croyants de toutes les confessions ont le droit et la possibilité de vivre côte à côte. Pour une vie plus douce. Et que dure ainsi la « dolce vitta ».

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