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La Maison des horreurs.

5 min

Par Thomas CLUZEL

L’endroit s’appelait, "The Home", la maison. C’était un grand bâtiment gris, aujourd’hui détruit, remplacé par un lotissement et dont il ne reste qu’une photo floue en noir et blanc. Située dans une petite ville de l’ouest de l’Irlande, cette maison gérée par l’ordre catholique des sœurs du Bon Secours, n’avait pourtant rien d’un refuge, puisqu’entre 1926 et 1961, c’est là que des centaines de mères célibataires, des femmes « perdues », ainsi qu’on les nommait, souvent de très jeunes filles, certaines violées, d’autres victimes d’inceste, étaient ostracisées, cachées, enfermées pour expier ce que la très catholique Irlande considérait alors comme le péché ultime : enfanter sans avoir été mariées. Envoyées chez les nonnes pour accoucher, elles laissaient leur bébé entre leurs mains, précise LE SOIR de Bruxelles. Or, non seulement leurs enfants se voyaient refuser le baptême à leur naissance mais, s’ils venaient à mourir, ils devenaient alors, eux aussi, littéralement, des enfants perdus, enterrés par les bonnes sœurs, sans cercueil, ni pierre tombale. Unparadoxe qui va, bien entendu, à l'encontre de tous les principes religieux et reflète, là encore, une période tragique de la ferveur catholique.

Tout récemment, raconte LE TEMPS de Genève, une historienne locale, Catherine Corless, passionnée de généalogie, a retrouvé justement la trace de ces enfants. Pendant des mois, elle a épluché les registres d’état civil du comté. Et le résultat de ses recherches est pour le moins accablant. Quelqu'un m'avait mentionné l'existence d'un cimetière pour nouveau-nés, mais ce que j'ai découvert, a-t-elle déclaré, était bien plus que cela. Catherine Corless a en effet découvert que la fosse sceptique de la maison avait été spécialement aménagée pour devenir une fosse commune, dans laquelle ont été jetés des centaines de corps. Au total, au cours de ses trente-cinq ans d’existence, « La Maison » aurait enregistré près de 800 décès d’enfants, jusqu’à deux par semaine, durant certaines périodes.

La plupart de ces enfants seraient morts de maladies ou à la naissance. Et de fait, lors de la première moitié du XXe siècle, l’Irlande, très pauvre, enregistrait le taux de mortalité infantile le plus élevé d’Europe. La tuberculose, notamment, y faisait des ravages. Sauf que la réalité qui se cache derrière ce drame déjà sombre l’est plus encore, précise THE DAILY MAIL, car les enfants étaient mal nourris et mal soignés. Certains auraient également succombé de maltraitance. En 1944, d’ailleurs, une inspection du gouvernement irlandais avait justement noté que les 271 enfants qui vivaient alors dans cette institution souffraient de malnutrition. Mais rien n’avait été fait.

Evidemment, cette découverte a choqué tout le pays, à l’instar du GALWAY ADVERTISER, qui se dit horrifié. Les responsables de l’ordre ont maintenant l’obligation morale d’en répondre devant les autorités ecclésiastiques, indique pour sa part THE IRISH INDEPENDENT. Et celles-ci doivent s’excuser devant les familles des victimes, précise encore son confrère IRISH EXAMINER.

Mais le pire, c'est que ce véritable charnier était connu, en réalité, des habitants locaux depuis près de vingt ans, au moins, puisque des enfants, notamment, avaient déjà découvert des ossements dans le secteur. Selon la presse irlandaise, une découverte macabre avait notamment déjà été faite près de l'ancien couvent dans les années 1970. Des restes de plusieurs dépouilles humaines avaient alors été retrouvés. Mais personne, jusqu'aux travaux de recherche de Catherine Corless, n’avait pris soin de vérifier l’identité des victimes et leur nombre, croyant qu’il s’agissait là de victimes de la grande famine irlandaise du XIXe siècle.

Et puis, cette découverte rappelle, par ailleurs, un autre scandale, impliquant également des mères célibataires. Entre 1922 et 1996, plus de 10 000 jeunes filles et femmes avaient travaillé gratuitement dans des blanchisseries, exploitées commercialement par des religieuses catholiques. Or les pensionnaires, surnommées les « Magdalene Sisters », étaient des filles tombées enceintes hors mariage ou qui avaient un comportement jugé immoral, compte tenu de la forte tradition catholique du pays.

L'exemple de ce couvent ne serait donc qu’un exemple parmi tant d'autres. Pour la vice-présidente du Sinn Féin, il ne s’agit pas là, en effet, d’un incident isolé. Il y a des fosses communes dans tout le pays, assure-t-elle sur le site THE JOURNAL, avant de se demander : est-ce que l’opinion se souciera plus de ces enfants maintenant qu’à l’époque ? Ou bien l’opinion est-elle anesthésiée par tant de scandales ? Et d'insister encore : nous ne pouvons pas détourner le regard.

Seulement voilà, ce qui dérange surtout aujourd'hui, c’est que ces institutions religieuses étaient financées par l’Etat. Le gouvernement, rappelle à nouveau LE TEMPS de Genève, a d’ailleurs réagi. Le ministre des Enfants et de la jeunesse, en particulier, voit dans cette affaire le rappel choquant d’un passé sombre en Irlande, quand nos enfants, dit-il, ne recevaient pas l’affection qu’ils auraient dû recevoir. Comment pouvons-nous montrer que l’Irlande est devenue une société adulte, si nous ne sommes pas capables de qualifier des actes effroyables du passé pour ce qu’ils sont, s’est également interrogé le secrétaire d’Etat à l’Education. Le ministre qui dénonce une négligence volontaire et délibérée à l’égard des enfants qui étaient, dit-il, les plus vulnérables. De son côté, le clergé de Galway dit, lui, n’avoir jamais eu connaissance de ce charnier, rapporte le TELEGRAPH de Belfast. Sauf que sous la pression, précise son confrère THE IRISH TIMES, l’Eglise serait maintenant prête à coopérer. Quant aux autorités, elles envisagent d’ouvrir une enquête. D'où cet appel, lancé par THE GUARDIAN : Dites-nous la vérité !

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