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La marche funèbre du Beethoven japonais.

4 min

Par Thomas CLUZEL

MUSIQUE

Certains d'entre vous auront peut-être reconnus ces quelques notes, la "Symphonie n°1 Hiroshima", rebaptisée pour l'occasion ce matin, marche funèbre. Et pour cause, amateurs de musique classique et fans de jeux vidéo n'en reviennent toujours pas ce matin. Hier, c'est d'ailleurs un présentateur décomposé de la télévision publique japonaise NHK qui a du l'annoncer : Mamoru Samuragochi, célèbre compositeur, starifié au Japon, reconnu notamment pour sa capacité à faire le grand écart entre musique classique et partitions de jeux vidéo était en réalité un imposteur, aidé plus exactement d'un compositeur fantôme qui écrivait tout ou partie de ses partitions et ce depuis plusieurs années.

Mentalement bouleversé et dans l'incapacité de s'exprimer clairement, l'homme a admis être totalement inexcusable. "Il est profondément désolé d’avoir trahi ses fans et déçu les autres", a notamment déclaré son avocat. Il faut dire que la supercherie durait depuis 18 ans.

Surnommé "le Beethoven de l'ère digitale" en raison de la surdité qu'il partage avec le légendaire compositeur allemand, l'homme avait notamment été consacré en 2001 par le prestigieux magasine américain TIME à qui il avait déclaré : "la chose la plus triste pour moi, c'est de ne pas être capable d'entendre un orchestre jouer mon travail. Mais je compose non pour moi, mais pour rendre les autres heureux". Or c'est peu de dire que sa confession fait aujourd'hui surtout des malheureux. "J’ai commencé à utiliser quelqu’un pour composer à ma place vers 1996, a-t-il précisé, lorsqu’on m’a commandé une musique de film pour la première fois. Cette personne m’a aidé pour plus de la moitié de cette bande originale, a avoué hier Mamoru Samuragochi, sous la contrainte, puisque selon le journal SPORTS NIPPON, son compositeur fantôme s’apprêtait en réalité à révéler la supercherie. Et d'ailleurs, l'homme de l'ombre a promis d'en dire plus aujourd'hui lors d'une conférence de presse.

Si l’on en croit sa biographie officielle et à supposer qu'elle ne comporte pas d'autres fausses notes, ce natif de Hiroshima, fils d’un survivant de la bombe atomique, aurait appris le piano avec sa mère dès l’âge de 4 ans. Après le piano, viendront le violon puis la flûte. Autodidacte, il apprend seul l’orchestration. A 5ans, il compose une Sonatine pour marimba. Et à 10 ans, il joue Beethoven et Bach. Enfin toujours selon sa propre légende, il aurait composé sa première symphonie à 17 ans, l’âge où sont apparus ses premiers problèmes auditifs ainsi que de sérieuses migraines, jusqu'à devenir définitivement sourd à 35 ans.

En 1982, il a 19 ans et on le retrouve non pas à la tête d’un orchestre mais à la rue. Le compositeur s’est fait virer de son appartement, n’ayant plus de quoi payer son loyer. Après un bref passage comme chanteur dans un groupe de rock, il gagne ensuite sa vie en intégrant une équipe de nettoyage sur le bord des routes. Mais le succès arrive enfin. Il composera la musique de plusieurs films ainsi que celles de jeux vidéo populaires comme "Resident Evil".

Son œuvre la plus célèbre, Symphonie n° 1 est jouée lors d’un concert commémoratif à Hiroshima, en 2008, devant les représentants des huit plus grandes puissances mondiales. Et le triomphe est immédiat. Des dizaines de milliers de Japonais se précipitent alors pour acheter sa "symphonie Hiroshima", rebaptisée par le public "Symphonie de l’espoir". Le CD se vendra à 180 000 exemplaires, un record extraordinaire comparé aux 3 000 copies habituellement écoulées pour les disques de classique dans l’Archipel.

Au moment de sa sortie en CD, le compositeur était d'ailleurs plutôt lyrique : "J'espère que les auditeurs sentent l'obscurité du désespoir, disait-il, mais aussi la douce lumière de l’espoir qui suit". A présent, la douce lumière s'est changée en lumière noire. La maison de disques de Samuragochi, qui dit avoir appris avec stupéfaction et colère la supercherie, tout en soulignant que l’imposteur lui avait certifié être l’auteur des œuvres, a d’ores et déjà stoppé la vente des disques.

Dans son interview au magasine TIME, Mamoru Samuragochi avait déclaré au sujet de son infirmité : "J'écoute en moi-même. Si vous faites confiance à votre sens inné du son, vous créez quelque chose qui est vrai. C'est comme la communication du cœur. Perdre mon audition était un don de Dieu". Depuis hier, il a aussi perdu son honneur.

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