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La mauvais film du Mexique.

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A Mexico, près de 3000 personnes se sont réunies hier devant les locaux de MVS Radio, afin de soutenir Carmen Aristegui, l’animatrice de l’émission matinale d’information la plus écoutée du pays.

A demonstrator holds a sign during a protest against the dismissal of two investigative journalists from a news programme on MVS
A demonstrator holds a sign during a protest against the dismissal of two investigative journalists from a news programme on MVS Crédits : Edgard Garrido - Reuters

"Non à la censure", "Nous sommes tous des Carmen". Voilà ce que l'on pouvait entendre au milieu des cris de la foule, précise ce matin le site UNIVISION. Et pourquoi ? Parce que la veille, écrit THE LOS ANGELES TIMES, la journaliste Carmen Aristegui à l'origine de la révélation de très nombreux scandales impliquant le gouvernement a été purement et simplement débarquée. Ce que de très nombreuses voix à travers le pays jugent comme un attentat à la liberté d'expression.

L’affaire remonte au 10 mars dernier. Ce jour-là, Mme Aristegui annonce à l’antenne que son équipe et la Radio MVS participent au projet de MexicoLeaks, une plate-forme Internet indépendante qui invite les citoyens à dénoncer des affaires de corruption. Sauf que très vite la direction de la chaîne fait savoir qu’elle rejette cette participation. Dans un communiqué publié dès le lendemain, elle précise que les alliances stratégiques sont décidées par l’administration de l’entreprise et non par ses collaborateurs.

Dans la foulée, deux journalistes d’investigation de l'émission animée par Carmen Aristegui sont licenciés. Ces deux journalistes sont notamment les auteurs d’une enquête fracassante, publiée en novembre dernier, sur un possible conflit d’intérêts dans l’achat de la somptueuse « maison blanche » de l’épouse du président, Enrique Peña Nieto. D'après cette enquête, cette résidence d'une valeur de 7 millions de dollarsétait la propriété indirecte d’Higa, un groupe, lequel avait à plusieurs reprises bénéficié de plusieurs gros contrats pour l'Etat du Mexique. Or même s'il n'était pas avéré, le conflit d'intérêt ainsi suggéré était évidemment suffisant pour attiser la colère à l'encontre du président et de sa femme.

Sans compter, qu'avant d'être renvoyés, les deux journalistes enquêtaient déjà sur d’autres affaires de malversations financières impliquant cette fois-ci des membres du gouvernement, ainsi que sur des violations des droits de l’homme par l’armée. « Cette bataille est celle de notre droit à informer », avait alors aussitôt réagi Carmen Aristegui, en exigeant la réintégration de ces enquêteurs au sein de son équipe. En vain, puisqu'à son tour, elle s’est faite licencier.

L’entreprise ne peut pas accepter les ultimatums de ses collaborateurs a notamment justifié son employeur dans un communiqué, provoquant immédiatement une véritable tempête médiatique. C’est un prétexte pour l’exclure des ondes avec les deux journalistes qui ont réalisé l’enquête sur la maison blanche, pouvait-on lire notamment hier dans une tribune du quotidien REFORMA et titrée « Je suis Carmen ». Même levée de boucliers de la part de nombreux intellectuels et éditorialistes mexicains, qui tous dénoncent un message d’intimidation destiné aux journalistes critiques envers le pouvoir en place.

Et puis la protestation enfle aussi à présent sur les réseaux sociaux. Le hashtag, en soutien à Carmen Aristegui bat désormais des records d’audience sur Twitter. Beaucoup de commentaires ont trait en particulier à la fermeture des espaces critiques dans les médias du pays, précise EL COMERCIO et en particulier à l'approche des élections de mi-mandat le 7 Juin prochain. Certains appellent aussi au boycott de la Radio MVS. Enfin parallèlement, précise EL UNIVERSAL, une pétition soutenant la journaliste a également été lancée, pétition qui aurait d'ores et déjà récolté près de 170 000 signatures.

En réalité, ce n'est pas la première fois que Carmen Aristegui, connue pour son franc-parler, a des démêlés avec sa direction. En février 2011, déjà, elle avait été renvoyée de Radio MVS après avoir sommé le président Calderon de répondre à une rumeur sur ses problèmes d’alcoolisme. Une semaine plus tard, la station avait été contrainte de la réintégrer à son poste pour calmer le tollé public. Reste désormais à savoir si la mobilisation des auditeurs et des internautes depuis hier réussira de nouveau à sauver le soldat Aristegui ?

Quoi qu'il en soit, toute cette histoire n'est certainement pas de nature à redorer l’image d'un Mexique déjà largement décrié pour son niveau de corruption. Et le gouvernement lui même, d'ailleurs, en a bien conscience, lui qui vient de proposer 14 millions de dollars à la production du prochain James Bond, actuellement en tournage au Mexique, pour modifier le scénario afin que l'image du pays soit adoucie et la réputation de violence atténuée, relate SINEMBARGO cité par le Courrier International. L'information a été révélée au début du mois de mars dans un document publié sur Tax Analyst, un site spécialisé en information fiscale.

Dans le scénario original, James Bond, débarque à Mexico pour capturer un homme chargé d'assassiner le chef du gouvernement du district fédéral de Mexico. Or en échange de la faramineuse somme d'argent, les autorités ont demandé à ce que le tueur ne soit pas un mexicain et que la victime soit par ailleurs un "chef international" et non pas le chef de gouvernement du district fédéral. De plus, le document déclare que la capture du criminel doit avoir lieu le jour de la fête des Morts, un des événements les plus emblématiques du pays. Les autorités ont également promis six millions de dollars supplémentaires si des immeubles modernes de la capitale étaient filmés. Enfin, parmi les autres réclamations, le personnage d'Estrella, la gérante de l'hôtel où James Bond sera hébergé dans le film, devra être joué par une célèbre actrice nationale. Or il semble que ce vœu ait lui, déjà, été exaucé. Puisque l'actrice mexicaine Stéphanie Sigman incarnera le rôle à l'écran. Et si seulement James avait préféré sauver Carmen.

Par Thomas CLUZEL

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