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La Moldavie, 10 ans après l'élargissement de l'Europe à l'Est.

4 min

Par Thomas CLUZEL

Depuis lundi, les Moldaves peuvent désormais voyager sans visa, dans tous les pays de l’Union européenne, exception faite de la Grande Bretagne et de l'Irlande. Les citoyens de la République de Moldavie, ont le droit de voyager, dans l'espace Schengen, sans visa et ce pendant 90 jours par an.

Evidemment, le droit de circuler ne signifie pas le droit de travailler. En revanche, précise le journal de Bucarest ADEVARUL, cela permettra, par exemple, à tous les parents qui travaillent d’ores et déjà à l'Ouest, de pouvoir rentrer au pays, ne serait-ce que pour serrer leurs enfants dans leurs bras, ce qui leur était jusqu’à présent interdit, car ils n'auraient tout simplement pas pu retourner au travail de l’autre côté de la frontière.

Une vraie liberté, donc, qui n’est pas à proprement parler, d'ailleurs, une surprise, puisque l'abolition de l'obligation de visa avait été évoquée pour la première fois, en novembre dernier, au sommet de Vilnius. Sauf qu’elle n’aurait sans doute jamais pu être accordée aussi rapidement sans le conflit ukrainien. En clair, le processus n'aurait pas avancé si vite, si la Russie n'avait pas annexé la Crimée, ou dit autrement, ironise le journal, les Moldaves doivent leur liberté à ... Poutine.

Reste toutefois à savoir, si la liberté de circulation dans l’espace Schengen, comme d’ailleurs la signature prévue le mois prochain d’un accord de libre-échange avec l’Union Européenne, seront suffisants pour contrebalancer l'importante propagande russe à l'œuvre aujourd'hui ? Car si avec le temps, les bénéfices de ces mesures seront très certainement perceptibles, le problème, écrit son confrère l’hebdomadaire REVISTA cité par le courrier international, c'est que les Moldaves ne sont pas habitués à considérer l’histoire à long terme. Ils sont esclaves de la conjoncture. En clair, si la coalition pro-européenne ne s’était pas rétablie aux commandes du pays à l'issue des dernières élections anticipées, alors c’est aujourd’hui le Parti communiste qui serait au pouvoir. Autrement dit, la Moldavie n’aurait rien signé au sommet de Vilnius et la Russie aurait même sans doute disposé, avec la Moldavie, d’un allié précieux, qui l’aurait ensuite aidée à légitimer sa politique en Ukraine.

Mais rien de tout cela n’est arrivé. La Moldavie revendique même, désormais, la perspective de l’adhésion à l’Union Européenne. Sauf que le danger reste bien réel, poursuit l’hebdomadaire et notamment, parce que le gouvernement n’a réussi à augmenter, ni les salaires ni les retraites. Dès-lors, la question qui se pose est celle-ci, écrit le journal : serons-nous capables d’éviter une escalade des tensions, en Transnistrie, par exemple, cette région à l’Est de la Moldavie, frontalière avec l’Ukraine et où tant de russophones tournent des regards impatients vers Moscou ? De même, les turcophones largement russifiés résidant en Gagaouzie, l'autre région autonome de la République Moldave, frontalière là encore avec l’Ukraine, se seront-ils calmés à temps ?

Dans ce contexte, la propagande, joue bien entendu un rôle absolument déterminant. Tous les spécialistes soutiennent que la division des Moldaves, entre partisans de l’Est ou de l’Ouest est le résultat tant du matraquage pratiqué par toutes les chaînes de télé russes relayées en Moldavie, que de la mauvaise information de la population, privée des programmes de la télévision roumaine, généralement relégués sur d’obscurs réseaux câblés et auxquels seul le public de la capitale peut avoir accès.

C’est même, d'ailleurs, sans doute l'une des raisons pour lesquelles, si dans la capitale on rêve effectivement aujourd'hui d’Europe, à quelques kilomètres de là, seulement, les gens proclament à l’unisson que l’avenir se trouve aux côtés de la Russie. Beaucoup de provinciaux, précise à son tour le journal ADEVARUL MOLDOVA, critiquent aujourd’hui le cap européen et estiment qu’on vivait mieux, au bon vieux temps de l’URSS.

Alors manipulation ou bon sens ? Quoi qu'il en soit, précise le portail d'information roumain ZIARE, la République de Moldavie se retrouve aujourd'hui dans une situation bel et bien similaire à celle de l'Ukraine, avant le sommet de Vilnius, lorsque le président de l'époque, Viktor Ianoukovitch, avait refusé de signer l'accord d'association avec l'UE, sous la pression de Moscou. Or si Moscou parvient à renverser le gouvernement moldave, avant la signature du traité prévu le mois prochain, la Russie n'aura même plus besoin d'annexer la Transnistrie ou d'entreprendre d'autres mesures militaires. Même analyse pour la FRANKFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG : tout porte à croire que Poutine veut empêcher que dans l'étranger proche de la Russie, les valeurs européennes puissent déployer leur force d'attraction. Et c'est pourquoi, ce qui s'est produit hier en Ukraine, dit-il, peut également avoir lieu demain en Moldavie.

Dans ces conditions, l'accord d'association avec l'UE a-t-il encore un avenir ? A l'occasion des 10 ans, aujourd'hui même, de l'élargissement de l'Union Européenne à l'Est, nombre de commentateurs soulignent, justement, les avantages d'une Union élargie, surtout dans le contexte ukrainien. A la lumière des évènements récents, juge notamment le quotidien de Prague HOSPODARSKE NOVINY, nous devons bien comprendre que l'appartenance à l'Union est avant tout un choix de civilisation. Or, plus les liens seront forts et mieux cela vaudra. Même analyse de son confrère de la FRANKFURTER RUNDSCHAU. La crise de ces dernières semaines entre l'Ukraine et la Russie, menacées de guerre civile, illustre à quel point, dit-il, l'Europe de l'Ouest avait besoin de cet élargissement. Et d'en conclure, en tant qu'Européens de l'Ouest prospère, nous devrions considérer l'Europe comme ce qu'elle est, c'est à dire, éternellement inachevée.

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