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La mort du Roi : ouverture ou continuité ?

4 min

Par Thomas CLUZEL

La nation pleure le Gardien des deux saintes mosquées. C'est ainsi que le communiqué officiel a annoncé la mort cette nuit du Roi Abdallah d'Arabie Saoudite. Et sur les sites des journaux en ligne, déjà, la même question revient partout : la mort du roi et l'arrivée de son frère Salman au trône inaugurent-elles une nouvelle ère d'ouverture ou s'inscrivent-elles dans la continuité du royaume ? Il faut bien reconnaître qu'ils sont peu nombreux à parier sur une révolution imminente qui viendrait du nouveau roi, dont l'âge 79 ans et la santé chancelante risquent surtout d'abréger son passage au trône. En revanche, les regards sont davantage tournés vers celui qu'il a désigné comme héritier, Moqren, qui à 69 ans fait figure de jeune dans une famille royale vieillissante et que l'on décrit volontiers comme un libéral, enclin à poursuivre les réformes économiques et sociales engagées par le roi Abdallah.

Sans doute faudrait-il encore nuancer les réformes dont nous parlons, précise aussitôt le site de la chaîne RADIO CANADA. C'est également ce que laisse entendre un certain nombre de titres de la presse ce matin. Quand THE DAILY MAIL parle du Roi Abdallah comme d'un réformateur patient, son confrère du site d'information néozélandais STUFF préfère évoquer un réformateur prudent. Enfin sur le bandeau de la chaîne de télévision américaine CNN, là, le mot « réformateur » y est tout simplement écrit entre guillemets.

Et pourquoi ? Parce que sous Abdallah, l'Arabie saoudite aura certes tenté quelques réformettes, reprend le journaliste de RADIO CANADA, comme celle qui a permis à davantage de femmes de travailler, en particulier dans les magasins, mais aussi de voter et même de se présenter à des élections municipales. En revanche, comme le prouve la condamnation à 10 ans de prison et 1000 coups de fouet du blogueur Raïf Badawi, ou bien le cas de ces deux femmes arrêtées fin décembre pour avoir conduit une voiture et qui seront jugées par un tribunal antiterroriste spécial, le changement est encore à la peine. L’Arabie saoudite est en effet aujourd'hui le seul pays au monde où les femmes n'ont pas le droit de conduire seules leur voiture.

Et puis l'on pourrait aussi citer la décapitation, monnaie courante. Lors des seules deux premières semaines de ce mois de janvier, le gouvernement saoudien a fait décapiter pas moins de dix personnes. Evidemment il est difficile pour les médias d'obtenir des informations sur ces procès, mais dans le passé, précise le magazine SLATE, certains condamnés ont été exécutés pour des crimes tels que la sorcellerie.

Dans ce contexte, le WASHINGTON POST rapporte d'ailleurs que le code pénal de l'organisation Etat islamique ressemble beaucoup à celui de l'Arabie saoudite. Le mois dernier, le site d'informations MIDDLE EAST EYE a fait une comparaison entre les deux codes. Or le tableau révèle que les punitions sont très similaires : lapidation pour adultère mort pour blasphème, meurtre et homosexualité et amputation des pieds et des mains pour banditisme. Une petite différence, toutefois, remarque le site, l'organisation Etat islamique pratique la mort par crucifixion contrairement à l'Arabie saoudite. Et puis, bien entendu, l'autre différence de taille comme le note le journaliste du WASHINGTON POST, c’est que l'Arabie saoudite est un allié essentiel des Américains dans la région, ainsi qu'un membre de la coalition internationale contre le groupe Etat islamique.

Et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle, reprend le magazine SLATE, on craint de plus en plus que l'Arabie saoudite, l'un des premiers soutiens financiers de la rébellion contre Bachar el-Assad, ne devienne la cible de Daech, rejeton indésirable de cette rébellion. Le 5 janvier dernier, trois gardes-frontières saoudiens ont été tués par des djihadistes lors d'un attentat-suicide à la frontière avec l'Irak. Or si aucun groupe n'a encore revendiqué cette attaque, il y a fort à parier qu'il s'agit là du premier attentat de l’organisation Etat islamique à l'encontre de l'Arabie saoudite.

Par ailleurs, Ryad doit aussi se soucier de la nouvelle menace que représente pour lui Téhéran. Nouvel ennemi juré de l'Arabie saoudite, laquelle craint l'expansion du croissant chiite, l'Iran est devenu la nouvelle obsession de la famille royale. En 2009, déjà, dans un télégramme révélé par Wikileaks précise à nouveau le site de RADIO CANADA, le prince Moqren s'inquiétait de ce que le croissant chiite était en passe de devenir une pleine lune. Sans compter que le royaume ne voit pas non plus d'un bon œil la conclusion d'un accord sur le nucléaire iranien, ce qui contribuerait à la normalisation des relations entre Téhéran et l'Occident et en particulier Washington.

Les États-Unis, affranchis de leur dépendance pétrolière vis-à-vis du royaume, s'en distancient d'ailleurs très clairement. Et pour cause, Washington qui fait de la guerre contre le terrorisme son cheval de bataille depuis 2001 a de plus en plus de mal à s'accommoder d'une lune de miel avec la capitale du wahhabisme. Et puis à cela s'ajoutent encore les soupçons de plus en plus nombreux de financement par l'Arabie saoudite de groupes radicaux.

Enfin, en plus de devoir lutter contre son isolement et de contenir l'expansion de ses rivaux, l'Arabie saoudite doit également préparer son économie au tarissement progressif de ses ressources pétrolières, en plus d'affronter les disparités criantes au sein de population pour prévenir d'éventuels soulèvements. Et voilà pourquoi, conclue l'article, les réformes, les vraies celles-ci, pourraient bien être renvoyées aux calendes grecques.

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