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La mort en direct.

5 min

Il était 6h45 ce mercredi matin. Dans une petite bourgade, du fin fond des montagnes de la Virginie, deux reporters d'une chaîne de télévision locale affiliée au réseau CBS, interview la patronne de la chambre de commerce. La scène, précise LE DEVOIR de Montréal, se déroule sur le balcon d'un immeuble, au bord d'un lac, dont on est venu vanté le potentiel touristique. La journaliste, filmée par son caméraman y apparaît alors souriante. Soudain, des coups de feu retentissent, au moins huit au total. La journaliste crie. La caméra tombe au sol, puis continue de filmer les jambes du tireur, tandis que les coups de feu retentissent encore. Un arrêt sur image montre le suspect, vêtu de couleur sombre, pointant l'arme en direction de la caméra. On distingue difficilement son visage. On ne voit pas de sang. Et sur le plateau de l'émission cette fois-ci, en direct, la présentatrice réagit avec stupeur. «Je ne suis pas sûre de ce qui est arrivé là, dit-elle, nous vous informerons dès que nous saurons d'où ces sons venaient». Quelques secondes plus tard, elle découvrira qu'Alison Parker, 24 ans et son caméraman Adam Ward, 27 ans, sont morts, tués par balles.

A woman speaks with a journalist as she is overcome with emotions near a memorial outside of the offices for WDBJ7.
A woman speaks with a journalist as she is overcome with emotions near a memorial outside of the offices for WDBJ7. Crédits : Chris Keane - Reuters

Dès-lors, toutes les chaînes d'information américaines mais aussi les sites internet des principaux journaux relaient l'incident, avec aussitôt cette question qui alimente le débat outre atlantique, mais pas seulement : faut-il diffuser ou non la vidéo de la fusillade ? Certains comme FOX NEWS, THE NEW YORK TIMES ou bien encore THE LOS ANGELES TIMES décident de ne pas montrer les images. De son côté, CNN diffuse une fois par heure la vidéo de la fusillade, tournée par le cameraman décédé. Et puis peu de temps après la tuerie, alors même qu'il est recherché activement par les autorités locales et juste avant de se suicider, l’auteur des coups de feu publie, lui, sur un compte Twitter et un profil Facebook, sa propre vidéo macabre, filmée avec son téléphone du moment où il ouvre le feu sur ses victimes. Et c'est cette vidéo, postée par le tireur, que la BBC, cette fois-ci, choisira de publier jusqu'à un certain point, toutefois, puisque l'extrait coupe avant les coups de feu.

Voilà donc comment les Américains se sont réveillés hier et quelles images, surtout, ô combien choquantes, ils ont pu voir à la télévision, mais aussi sur les réseaux sociaux, à l’heure du petit-déjeuner. Et c'est ainsi que le débat porte finalement assez peu aujourd'hui sur les motivations qui ont poussé Vester Flanagan, ex employé limogé de la chaîne de télévision, à tuer ses anciens confrères. Motivations qui sont d'ailleurs connues, puisque deux heures après les faits, Flanagan a envoyé par fax, un long manifeste de 23 pages à la chaîne ABC, dans lequel il affirme avoir agi en réaction à la tuerie de Charleston. La fusillade à l’église de Charleston a eu lieu le 17 juin. Cela m’a fait basculer, dit-il. Deux jours plus tard, j’ai déposé un acompte pour acheter une arme et j’ai gravé les initiales des victimes sur mes balles. L'homme dit avoir été persécuté toute sa vie, à l’école puis au travail du fait de sa couleur de peau et de son homosexualité. Il évoque notamment des remarques racistes de la part de la journaliste tuée. Et il répète que sa colère a enflé au fil des années. Avant de conclure, je suis un baril de poudre et j’attendais de faire boum.

Toujours est-il qu'au-delà des faits, le débat et en particulier aux États-Unis s'est donc très vite plutôt reporté sur la diffusion même de ces images. «J’ai vu la vidéo en direct, ma chaîne de télévision locale l’a diffusée en tant que breaking-news. Or personne ne savait que nous étions en train de regarder un homicide en train de se dérouler», témoigne notamment une Américaine sur la page Facebook du site BUZZFEED. Et puis parmi d’autres commentaires, de nombreuses personnes s’étonnent du fait que la vidéo ait été accessible et qu’on est pu ainsi la visionner si facilement. Au centre des critiques, comme le souligne le site MASHABLE, la fonction "Autoplay" en vigueur sur Twitter et Facebook. Cette fonctionnalité fait que les vidéos publiées par les internautes se lancent automatiquement, sans qu’il y ait besoin de cliquer sur un bouton, lorsqu’elles s’affichent dans le flux de message des utilisateurs. Une fonction évidemment lucrative pour les plateformes telles que Facebook ou Twitter qui comptabilisent ainsi un important nombre de vues. Sauf que le problème avec ces vidéos, c'est que l'internaute n'a pas d'autres choix que de voir le contenu de l'extrait, alors même qu'aucun message de prévention n'est affiché sur ce type de vidéos. Et c'est ainsi que de très nombreux internautes ont donc vu, sans nécessairement le vouloir, les images choquantes de l’attaque, diffusée en direct à la télévision.

Mais pouvait-on réellement échapper à ces images ? Vester Flanagan mesurait évidemment très bien la puissance virale d’Internet. Il voulait être vu, estime un psychiatre interrogé dans les colonnes de USA TODAY. D'où cet article à lire, cette fois-ci, dans les colonnes du NEW YORK TIMES. Ces meurtres ont été savamment pensés pour une diffusion maximale, avec la complexité de milliers, voire de millions d'utilisateurs des réseaux sociaux qui ne pouvaient pas s'empêcher de regarder ces images et de les partager, écrit l'éditorialiste. Vester Flanagan savait pertinemment que dans un pays où des dizaines de milliers de personnes sont tuées chaque année par armes à feu, un pays autrement dit où tout nouvel incident n'est jamais rien d'autre qu'un spectacle banal de plus au menu des journaux télévisés, sa tuerie n'aurait pas eu le même impact si elle n'avait pas été filmée. Et voilà comment il a anticipé la mécanique et miser sur notre incapacité à résister au partage de ces images.

Et d'en conclure : aujourd'hui, si la perspective de voir subitement apparaître la mort sur nos écrans de télévision est aussi courante que macabre, en revanche, la diffusion instantanée et virale des images sur les réseaux sociaux offre, quant à elle, de nouvelles possibilités, à tous ceux qui espèrent s'offrir une large publicité. Et compte tenu de son succès morbide, il y a malheureusement fort à parier qu'elle fera encore d'autres émules.

Par Thomas CLUZEL

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