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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Avec l'arrivée de l'automne, la région montagneuse au nord du Tibet a accueilli la plus belle saison de l'année. Alors c'est particulièrement le cas dans des endroits pittoresques comme celui du lac Kanas. On peut y voir la brume matinale qui persiste dans les montagnes et la rivière verdâtre qui serpente en silence la forêt formant une sorte de peinture à l'huile naturelle, qui attire de nombreux touristes étrangers. Ces dernières années, le Tibet serait même devenu l'une des destinations touristiques les plus populaires en Chine peut-on lire sur le site du QUOTIDIEN DU PEUPLE, grâce notamment à davantage de lignes aériennes et ferroviaires qui ont rendu cette région à l'altitude élevée plus accessible.

Alors accessible à qui ? Certainement pas aux journalistes, dont l’accès vous le savez leur est aujourd’hui interdit. Et pourtant, l’information circule, par le Net, mais aussi par les fugitifs. Et puis il y a quelques jours, la chaîne de télévision australienne ABC a elle diffusé un reportage, aussi rare que spectaculaire. L’un de ses journalistes a réussit en effet à se rendre dans la partie tibétaine de la province du Sichuan dans le sud-ouest de la Chine. On y voit notamment des images récentes du contrôle policier en place dans cette région, une femme s’y exprime également en termes très directs contre la politique du Parti communiste chinois. Enfin, le documentaire d’une dizaine de minutes inclut des images d’immolations.

Car depuis 18 mois maintenant, ils sont deux à trois à s’immoler ainsi chaque mois pour protester contre la brutalité des forces de sécurité chinoises. Le dernier acte d’immolation remonte à samedi dernier et porte à 55 le nombre d'immolations de Tibétains en Chine depuis février 2009. Cette vague de suicides par le feu sans précédent s'est développée comme une forme de protestation politique, parce que les autres modes de contestation ont échoué.

Reste que depuis 2009 donc, l’image abominable d’un Tibétain en flammes, le plus souvent un moine ou une nonne d’une vingtaine d’années se réplique à l’infini sur le plateau tibétain écrit cette semaine le webzine ASIA SENTINEL basé à Hong Kong et relayé sur le site du courrier international. Et alors même que les informations et les images de ces suicides circulent sur les réseaux sociaux, provoquant controverses et confusion et bien les médias internationaux eux restent relativement silencieux. Et pourtant, historiquement, de tels incidents, ont reçu un écho bien plus grand note encore le webzine. Mais l’écho aujourd'hui est nul. Et la communauté tibétaine en exil est dans l’embarras. Face à cette épidémie dont Pékin l’accuse d’être l’instigateur, même le dalaï-lama reste muet : il ne soutient pas et ne condamne pas, une position, explique son entourage, destinée à ne pas prêter le flanc à la critique des autorités chinoises tout en ne voulant pas accabler davantage les familles des victimes.

Reste donc cette question : pourquoi l'information disponible n’est-elle plus relayée aujourd'hui par les médias interroge LE TEMPS de Genève. Pourquoi ce silence face à une tragédie qui s’intensifie ? Comment se fait-il que le Tunisien Mohamed Bouazizi soit devenu un symbole planétaire, peu de temps après son immolation, alors que Rigzen Phuntsog, le moine tibétain qui s’est lui aussi immolé et qui est à l’origine de cette désobéissance civile est demeuré un inconnu? Comment expliquer que la condamnation de trois punkettes russes ait suscité une émotion internationale, alors que le sacrifice de dizaines de jeunes Tibétains sombre dans l’indifférence générale?

Le Tibet représente pourtant un quart du territoire chinois et une zone tampon entre deux puissances nucléaires: l’Inde et la Chine. Autrement dit, les diplomaties étrangères auraient de bonnes raisons de se sentir concernées. Et ce n’est pas seulement une question de droits de l’homme, mais aussi de sécurité régionale. Sauf que le Tibet donc n’intéresse plus personne aujourd’hui. Et le journal de noter plusieurs raisons possibles à cela. La realpolitik et les rapports de force internationaux tout d’abord. D’un côté, la Chine qui déploie sa puissance économique et politique, de l’autre des Etats européens et les Etats-Unis qui doivent gérer une crise économique dont on ne perçoit pas l’issue. Les pays traditionnellement critiques à l’égard de la Chine sur la question des droits de l’homme ne sont plus en mesure de faire la leçon à leur partenaire commercial, et encore moins de faire pression. On pourrait également pointer du doigt le retrait du devant de la scène politique du dalaï-lama, qui a transféré son pouvoir temporel l’an dernier au nouveau premier ministre du gouvernement en exil, lequel ne bénéficie pas c'est vrai de la même aura sur la scène internationale. Ensuite, il ne s’agit pas d’une guerre et il n’y a pas de tuerie, comme en Syrie. Et pour cause, si une manifestation connaît des débordements, elle offre une occasion supplémentaire aux Chinois de réprimer les contestataires. C’est un cercle vicieux. La répression crée des protestations qui engendrent davantage encore de répression. Autrement dit, en retournant la violence contre eux seuls, les Tibétains ont trouvé un moyen de protester en évitant tout dommage collatéral. Enfin, à cela s’ajoutent les bouleversements du monde arabe justement, dont les combats pour la liberté ont détourné les yeux des démocrates d’autres régions du monde autrefois jugées plus sensibles. Tout cela sans doute peut expliquer le silence des Etats admet le journal avant toutefois de préciser : mais le silence de la société civile, pourtant si sensible il y a peu au sort des habitants du Toit du monde est plus surprenant. Et de conclure, se pourrait-il que la cause tibétaine soit tout simplement, passée de mode ?

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