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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Lorsque les Colombiens ont élu Santos à la présidence de leur pays, c’était en juin 2010, ils savaient qu’ils élisaient à la fois un membre de l’élite, mais aussi un vrai joueur de poker. En revanche, personne a priori ne pouvait imaginer qu’il jouerait son va-tout, sur la paix. Or ce matin rappelle sur son site le Courrier International, les négociations entre le gouvernement et les FARC vont bel et bien commencer. Un processus, qui suscite d'ailleurs sur place à peu près autant d’espoir que de craintes, ce que l’hebdomadaire de Bogota SEMANA résume ainsi : face à une opinion publique incrédule, quant à la possibilité d'une solution à la guerre qui ensanglante le pays depuis cinquante ans, le processus à venir suscite un enthousiasme modéré.

Les plus optimistes, tout d’abord, avancent qu’il y aurait aujourd’hui moins à perdre que par le passé et notamment parce que la décision du gouvernement de ne mettre en place un cessez-le-feu qu’au terme du processus implique que la pression militaire ne se relâchera à aucun moment. Et avec cette pression totale, la Colombie ne risquerait donc pas grand-chose en cas d’échec du processus.

De même, d’autres éléments se révèlent à l’examen tout à fait favorable. C’est le cas, par exemple, du patronage du Venezuela et de Cuba. Hugo Chávez compte en effet parmi ceux qui ont le plus intérêt à la bonne réussite du processus. Pour l’heure, il est de notoriété publique que plusieurs commandants des FARC trouvent refuge au Venezuela. Et sachant que Chávez n’est pas prêt à expulser ses amis par la force, la signature d’un accord de paix serait pour lui une solution toute trouvée. Et puis le gouvernement de Raúl Castro a le même intérêt, mais pour d’autres raisons. Pour que l’économie cubaine décolle et que les Cubains voient s’améliorer leur niveau de vie, il faut en finir avec l’embargo américain en vigueur depuis un demi-siècle. Or une participation substantielle du gouvernement cubain à la fin de la guérilla en Colombie serait un geste qui ne passerait pas inaperçu à Washington.

Reste toutefois plusieurs questions délicates et en particulier celle des terres, car l’inégalité foncière rappelle toujours l'hebdomadaire de Colombie est aux sources de la naissance des FARC. Or aujourd’hui, à cause des spoliations pratiquées, aussi bien par les paramilitaires que par les guérilleros, ces inégalités se sont encore creusées. Le président Santos semble convaincu aujourd'hui que le programme de restitution des terres mal acquises et de délivrance de titres de propriété débouchera sur une redistribution satisfaisante pour les FARC. Sauf que si tout cela semble parfait sur le papier, c'est évidement beaucoup plus compliqué dans la réalité.

D'où les arguments des plus pessimistes cette fois-ci, quant à l'issue de ces négociations. Pour eux, la signature d’un accord de paix en grande pompe, même avec le soutien de la communauté internationale ne sera pas l’aboutissement mais le début seulement du processus. A partir de là restera un défi gigantesque : concrétiser toutes les modalités de cet accord, avec d’inévitables difficultés notamment autour de la redistribution des terres donc, mais aussi de la démobilisation, de la réinsertion, des financements, de la vérité et du pardon pour les victimes, etc, etc. En clair, la signature d’un accord marquera la disparition des FARC en tant que guérilla, mais rien ne garantit en revanche que la sécurité s’en trouvera améliorée, ni que le trafic de drogue reculera.

Voilà pourquoi nuance toujours l’hebdomadaire de Bogota, la route de la paix s'annonce difficile. Et de préciser encore, le véritable obstacle en réalité, ce sont les extrémistes des deux bords qui refusent la paix. L'extrême-droite de la guérilla d'un côté, mais aussi celle de la caste dirigeante de l'autre, représentée notamment par l'ancien président Uribe et ses alliés, que ce soit au sein de la presse, des agriculteurs et ce qui est plus inquiétant, de l'armée. Ainsi précise LE TEMPS de Genève ce matin, si dans le pays, publiquement, tout le monde ou presque applaudit l’effort de paix, partis de gauche et de droite, syndicat et patronat, évêques, stars du foot et de la chanson, en revanche, le populaire ex-président à poigne Uribe, appuyé par une élite conservatrice continue pour sa part de dénoncer une «négociation avec le terrorisme».

Autant dire que les négociateurs marchent donc sur des œufs face à une majorité dressée contre la guérilla. Près de trois Colombiens sur quatre s'opposent, par exemple, à ce que les FARC participent à la vie politique du pays. Des conditions bien entendu difficiles, sinon impossibles à faire avaler aux rebelles. Car si l'on comprend aisément ce que Bogota a à gagner d’une pacification, s’agissant des FARC leur intérêt pourrait se résumer ainsi : sortir de la forêt. La plupart des chefs sont issus du Parti communiste et la paix leur permettrait de revenir à la lutte politique classique. Et c’est là l’autre note pessimiste avancée cette fois-ci par le quotidien de Bogota EL ESPECTADOR. Les guérillas écrit le journal, ne seraient pas hostiles au fait de déposer les armes, mais à la condition d’avoir des garanties solides. Et en particulier, la seule chose à laquelle elles ne voudront jamais renoncer, c’est à faire de la politique. Or c’est justement cette détermination qui pose problème : car les partis politiques ont toujours refusé de faire de la place à une opposition qui remettrait en cause l’ordre établi. Ils sont prêts à accepter une opposition qui fasse partie du système, mais il n’est pas question d’accepter une opposition qui soit contre le système.

En fin de compte, la seule certitude ce matin conclue l’hebdomadaire colombien SEMANA, c'est que l’ouverture officielle du processus de paix a fait prendre à la politique nationale un virage à 180 degrés. Depuis, on ne parle plus du fiasco de la réforme de la justice ni de la crise des Indiens et encore moins de la baisse de popularité du président. Or si le processus de paix cette fois-ci aboutit, Santos joue gros : Pour lui, il s’agit de devenir, le président de la paix et plus encore de gagner sa réélection.

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