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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

La justice tunisienne aurait voulu légaliser le viol, qu’elle ne s’y serait sans doute pas prise autrement. Jugez vous-mêmes : hier, une jeune femme de 27 ans, violée par des policiers a été interrogée par un juge d'instruction qui doit décider de l’inculper ou non d’«atteinte à la pudeur». Et oui, vous avez bien compris, violée mais dans le box des accusés. Coupable parce que violée, c'est d'ailleurs le titre d'un billet à lire dans LA PRESSE de Tunis

Alors les faits rapportés sont d’une terrible précision note le site d'information KAPITALIS et il sera probablement difficile, même à une justice largement corrompue de tourner le dos à l'évidence des faits. De quoi parle-t-on ? Il y a tout juste un mois, c'était le 3 septembre, la jeune femme et son fiancé ont été surpris en plein ébats dans une voiture par des policiers. Deux agents ont aussitôt conduit la jeune fille dans un véhicule de police où ils ont abusé d’elle, pendant qu'un troisième tentait d'extorquer de l'argent au jeune homme. Les preuves sont là et même des témoignages, vivants, mais aussi audio et vidéo. Quant aux vaines tentatives des collègues des agresseurs pour faire pression sur les victimes, elles ne font bien évidemment que confirmer la gravité des faits.

Et en dépit de la pression, morale et sociale qui s’abat sur elle, la jeune fille a donc décidé de maintenir sa plainte contre les trois policiers. Samedi dernier, elle a même accepté de témoigner à la télévision. Ma vie est terminée a-t-elle notamment lancée au journaliste qui l'interviewait. Je ne peux plus rire, ni parler normalement à mes proches. Les visages de mes agresseurs sont en permanence devant moi. Je ne demande rien, sauf de voir mes agresseurs condamnés. Après, je pourrai mourir.

Alors depuis quelques jours, cette femme est donc devenue malgré elle le symbole d'un pays qui vacille, un pays qui n'a plus ni logique ni repères. Car cette affaire précise le LOS ANGELES TIMES ce matin, tombe plutôt mal en effet pour un pays qui ne manque généralement pas une occasion de rappeler qu'il est le berceau des "printemps arabe". Sur une photo visible sur le site du quotidien américain, on peut lire notamment ceci, écrit à la main sur une pancarte brandie par l'une des nombreuses femmes venues protester hier devant le tribunal : Bilan d’une révolution volée : femmes violées et petites filles voilées. Car cette affaire renchérit son confrère de JEUNE AFRIQUE serait même symptomatique aujourd'hui d’un climat de harcèlement à l’égard des femmes, au motif de leurs tenues vestimentaires trop dénudées ou de leurs sorties nocturnes. Et dire que ces faits surviennent en Tunisie, pays réputé avant-gardiste en matière de droits de la femme, dans le monde arabo-musulman et ailleurs. C'est tout simplement écœurant ! Et L'OBSERVATEUR PAALGA d'ajouter, force est de constater que depuis la révolution tunisienne, laquelle a débouché sur la prise du pouvoir par les islamistes, ces derniers n’ont pas cessé de brouiller leurs messages et voilà comment 50 ans de combat pour l’émancipation de la femme entamé sous Bourguiba sont à présent remis en cause avec ce procès.

Même la ministre des Affaires de la femme et de la famille a tardé à réagir précise le journal de Tunis KAPITALIS. Sur sa page Facebook, les citoyens la suppliaient d’intervenir au point qu’une internaute a écrit le 27 septembre dernier : «Le viol a eu lieu début septembre et il a fallu que les internautes bombardent votre page de commentaires pour que vous donniez votre avis. Honte à vous. Sur le site web d’EXPRESS FM, on lit, en date du 28 septembre : Interpellée sur la réaction tardive du ministère de la Femme à la comparution de la jeune fille violée en tant qu’accusée, elle s’est contentée de dire qu’elle était en déplacement à l’étranger». Et de fait la ministre était au Maroc du 23 au 26 septembre mais où elle a participait justement, à la conférence régionale sur la violence à l’égard des femmes! Un comble et l'article de KAPITALIS de conclure : Mme, quand allez-vous enfin vous indigner lorsque les femmes, vos semblables, sont menacées dans leurs acquis ou agressées moralement et physiquement !

Sur un blog traitant de l'actualité en Tunisie, on peut lire encore ceci : Alors que la moitié du pays est en ébullition, violences, grèves, fermeture d'universités, manifestations de sans emplois durement réprimées, cette affaire de viol rappelle en fin de compte une autre injustice, celle faîte à un vendeur de fruits et légumes de Sidi Bouzid. Face à l'injustice du système Ben Ali il s'était immolé provoquant l'embrasement des consciences. C'était le 17 décembre 2010. Un an et neuf mois après, la situation tunisienne est plus que préoccupante. Pauvreté, analphabétisme, paupérisation, inflation galopante, chômage au sommet. Longue est la liste des fléaux qui s'abattent sur cette jeune démocratie qui a su courageusement et sans violence se débarrasser de son tyran. Mais en l'absence de toute vision politique, toutes les folies sont désormais envisageables. Et le cas de cette jeune femme mise à terre par trois soudards appointant au Ministère de l'Intérieur en dit long sur le délitement actuel. Ceux qui sont morts lors de la révolution méritent mieux comme salut éternel et comme reconnaissance.

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