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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Je me souviens, c'était en classe de seconde, on nous avait présenté un nouvel élève. C’était un grand gaillard et qui trimbalait un immense cartable. Quelques jours après, nous avons su qu’il était en plus, intelligent et cultivé. Il savait toujours tout. Ce qui ne l’empêchait pas d'ailleurs de nous accompagner lorsque nous faisions l’école buissonnière. Aussi, des années après, lorsqu’il a pris le pouvoir, porté à la tête de notre pays par la révolution des roses l’espoir a illuminé ma vie. Enfin, nous allions avoir au gouvernement des gens intelligents, travailleurs, honnêtes. Malheureusement, je me suis trompée. Ils étaient comme tous les autres, corrompus, bêtes et fainéants. Dans cette lettre ouverte, Maïa devenue institutrice explique pourquoi elle ne votera pas aujourd’hui pour le parti de son ancien camarade de classe, le président géorgien Mikhaïl Saakachvili. Je voterai non dit-elle, parce que quatre millions de personnes t’ont accueilli avec amour en 2004. Or la société est aujourd’hui scindée en deux camps animés par la haine. Et puisque rêver est à présent à la mode, alors, conclue Maïa, je me permets de rêver.

Le Rêve géorgien, c'est en effet le nom en réalité de la principale coalition d'opposition, conduite par un milliardaire, Ivanichvili et qui pourrait bien ébranler le règne de Saakachvili. Mais précisons le tout de suite, ce n'est certainement pas pour son programme, politique ou économique, que l'opposition menace aujourd'hui de renverser le parti présidentiel. Et d'ailleurs, on n'aimerait pas être à la place des électeurs aujourd'hui peut-on lire dans les colonnes du journal de Vilnius LE JOUR, car il est difficile d'imaginer ce que l'un ou l'autre de ces deux candidats peut bien avoir à apporter à son pays.

Non si l'opposition a repris espoir dans cette élection, c'est en raison d'un scandale touchant directement le pouvoir. Le 18 septembre dernier, deux chaînes de télévision appartenant à l'opposition ont diffusé des vidéos, montrant des scènes de torture et de viol pratiquées par des policiers dans les prisons du pays. Et depuis, et bien les manifestations antigouvernementales sont quasi quotidiennes. Artistes, sportifs, simples gens et même les popes descendent dans la rue pour dire "Non à la torture !" et exiger le départ des "criminels" au sommet de l’Etat.

Alors bien sûr, la question qui se pose, reprend VILNIAUS DIENA est de savoir si le déclenchement de ce scandale a été ou non calculé ? Comment se fait-il que l'information ait été publiée juste avant les élections, sur deux chaînes de télévision de l'opposition ? Et surtout, Saakachvili lui même était-il au courant de ces tortures, que celles-ci soient réelles ou orchestrées ? Difficile de répondre à ces questions. Mais peu importe écrit, là encore, un journal d'opposition car voilà plus de trois ans dit-il que nous dénonçons les processus pervers et les actions criminelles à l'œuvre dans le système pénitentiaire, autant de faits inacceptables pour une société civilisée. Dans nos articles, avocats, ONG, parents de détenus, défenseurs des droits de l'homme décrivaient déjà en détail le climat inhumain et insupportable, les faits de torture, les humiliations et les décès qui en résultaient. Or ces faits, par leur intensité et leur fréquence, témoignaient non pas de cas isolés, mais d'un véritable système carcéral dont la cruauté n'a rien à envier aux camps de concentration poursuit le journal. En 2009, nous avions d'ailleurs rassemblé ces articles dans un recueil intitulé : Zone de non droit, publié en géorgien et en anglais. La version anglaise a été diffusée par nos soins aux corps diplomatiques et aux organisations internationales, lesquels n'ont pas réagi. Et le fait que notre rédaction ait été mise à sac et tous les exemplaires liquidés trois jours après la parution du recueil, n'a pas davantage suscité leur indignation.

Pourtant, une réaction internationale aurait permis d'éradiquer ces pratiques barbares. Mais la surdité des organisations internationales de défense des droits de l'homme et des ambassades qui hier encore qualifiait la Géorgie de "phare de la démocratie" a créé au sein du pouvoir géorgien un total sentiment d'impunité. Le pouvoir, en somme, se disait : Ils voient nos progrès sur le chemin de la démocratisation, le progrès de la démocratisation est plus important que le destin d'un prisonnier et ils nous excuseront. Voilà l'état d'esprit de ces gens, dont l'irresponsabilité, les actions criminelles et les penchants obsessionnels ont généré la barbarie.

D'où le commentaire du CORRIERE : L'Europe doit à présent envoyer un signal clair écrit l'éditorialiste italien. Et de préciser, lorsque le jeune révolutionnaire Saakachvili est arrivé au pouvoir, il avait été célébré en héros par l'Occident. On lui avait octroyé un crédit moral et matériel. Sauf que ces dernières années, les protestations se sont multipliées contre le régime de Saakachvili. Or aucun soutien n'est jamais inconditionnel. Il dépend des urnes et en l'occurrence des prisons. Or celles-ci doivent être irréprochables.

Quoi qu'il en soit, et même si jusqu’alors le leader de l'opposition ne s’était pas ému, lui non plus, du sort des détenus des geôles de son pays, ce scandale a bel et bien boosté sa candidature écrit ce matin le FINANCIAL TIMES. Car jusqu'à présent rappelle à nouveau le journal de Tbilissi, l'opposant n'avait pas franchement réuni tous les atouts pour imposer son parti aux législatives. Son programme notamment ne constitue par une alternative convaincante au régime actuelle. Sans compter que les coalitions de partis se révèlent généralement inefficaces, pendant le scrutin mais plus encore après, lorsque les jeux politiciens commencent. En fin de compte, avec sa fortune le milliardaire s’est surtout offert une kyrielle de sociétés de relations publiques pour ternir un peu plus l’image du président, plutôt que d’enrôler des économistes pour soigner son programme.

Alors, pour qui voter aujourd'hui interroge ce matin LE TEMPS en Suisse ? Les législatives s’annoncent comme un véritable casse-tête et pourtant l’élection est cruciale. La constitution a été amendée afin d’augmenter les pouvoirs du parlement au détriment de ceux du chef de l’Etat. Autrement dit, un an avant la présidentielle, il s’agit autant de consolider la fragile démocratie, que de décider de l’avenir du pays.

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