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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

La une de Charlie Hebdo risque-t-elle d’enflammer à elle seule le monde musulman en France ? Voilà la question posée ce matin par nombre de quotidiens étrangers après la publication hier par le journal satirique de nouvelles caricatures du prophète. Alors de quoi parle-t-on ? Pour ceux qui n'auraient toujours pas vu cette fameuse Une, on y voit un rabbin poussant un mollah sur un fauteuil roulant avec ce titre : "Intouchables 2", l'un et l'autre s’exclamant en chœur : "Faut pas se moquer!". Pas de prophète en une donc. Les nouvelles caricatures de Mahomet, plutôt vulgaires et les dessins les plus osés se trouvent en réalité en dernière page, dans la traditionnelle rubrique 'Les couvertures auxquelles vous avez échappé'. On y voit notamment un Mahomet les fesses à l’air, prononçant la célèbre réplique de Brigitte Bardot dans Le Mépris devant un Jean-Luc Godard visiblement consterné : "Et mes fesses, tu les aimes, mes fesses ?" Et puis sur un autre dessin encore, le prophète montre justement son derrière, affublé d’une étoile avec cette légende : "Mahomet : une étoile est née".

Alors le directeur de l’hebdomadaire nie toute intention d’avoir voulu mettre de l’huile sur le feu, dans le contexte des manifestations dans le monde musulman. Or c'est précisément le reproche qui lui est aujourd'hui adressé. À Rome notamment, le quotidien du Vatican, dans un esprit de solidarité dénonce de l'huile sur le feu qui risque d'ouvrir un nouveau front de protestation. Des litres d’huile sur le feu, c'est également le titre à la Une ce matin du journal de Genève LE TEMPS. Et c'est ainsi donc que le traditionnel débat entre la liberté d’expression, dont il est risqué de ne pas tester les limites en démocratie et la pure provocation revient sur le devant de la scène. Le quotidien de Londres THE GUARDIAN a même lancé un sondage sur son site : Charlie Hebdo liberté, nouvelle provocation insultante ou revendication de la liberté d'expression ? La même question est à lire également sur le site de la chaîne d'information américaine CNN. Et l'on pourrait ainsi multiplier les exemples.

Alors le problème commente ce matin l'éditorialiste du journal d'Alger L'EXPRESSION, c'est que le monde musulman se retrouve face à une société occidentale où le blasphème est assumé comme l'une des formes de la liberté d'expression. Depuis Voltaire, la France a toujours considéré que les religions pouvaient être librement critiqué et ridiculisé précise de son côté le GUARDIAN. Et c'est justement cette tradition enracinée qui explique aujourd'hui le succès de publications telles que Charlie Hebdo ou Le Canard Enchaîné. Le WASHINGON POST a choisi lui aussi ce matin de convoquer Voltaire dans son éditorial avec cette célèbre remarque : « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire. » Et le journal américain de lancer même un bravo pour Charlie Hebdo. Et de préciser, si la liberté d'expression signifie quelque chose, alors c'est le droit de dire et de publier que certains trouvent aujourd'hui inacceptable et irresponsable, voire blasphématoire. La censure est un affront à la liberté. Et parmi les nombreuses menaces que l'extrémisme islamique fait peser sur l'Occident, la censure par l'émeute est sans doute la plus insidieuse.

Dès-lors, quelle attitude adopter en pareille circonstance reprend le journal d'Alger, si ce n'est probablement de se soustraire intelligemment de ce tourbillon abyssal ? Et d'ailleurs, il ne peut en être autrement puisque de toute façon, ce genre de provocation ne cessera jamais. L'agression des symboles de l'Islam ne date pas d'aujourd'hui. Et après tout écrit le journal, depuis le temps que le drapeau américain est brûlé dans les rues arabes, la fumée a bien du finir par atteindre la lune, voire même la planète Mars.

Au fond, ce qui nous interpelle sans doute le plus aujourd'hui, c'est qu'après les printemps arabes nous nous étions assoupi, or voilà que de façon soudaine l’hiver est là écrit de son côté LA REPUBBLICA. Tel un tir soudain dans le silence, un nouveau séisme vient secouer les pays musulmans sous la forme d’une vaste offensive de l’intégrisme musulman contre l’Occident. Et pourtant nous avions imaginé que les libérations étaient synonymes de liberté. A présent poursuit le journal de Rome, nous constatons que les révolutions sont toujours précédées d’étincelles fondamentalistes, avant de produire des institutions et des constitutions stables. Comme Caliban dans la Tempête de Shakespeare, les manifestants nous crient : “vous m’avez appris à parler comme vous, et voici ce que j’y ai gagné : j’ai appris à maudire. Que la peste rouge vous ronge, vous qui m’avez appris votre langue !” .

Et c'est là précisément que se situe le danger renchérit son confrère israélien YEDIOT AHARONOT. Toute offense au Prophète donne une légitimité aux fondamentalistes, au risque de brouiller la frontière entre musulmans modérés et extrémistes. Mais face aux tentatives d’intimidation des fondamentalistes, l’Occident doit tenir bon et défendre à tout prix la liberté d’expression estime pour sa part une pourfendeuse de l’islam radical dans les colonnes du magazine NEWSWEEK. La liberté de penser ne souffre aucune dérogation, contrainte ou hésitation. En 1989 dit-elle, j’avais 19 ans et j’ai pieusement et même gaiement participé au Kenya à un autodafé des Versets sataniques. Je ne les avais pas lus. Maintenant, je sais que le droit qu’avait Salman Rushdie de publier cet ouvrage était plus sacré que n’importe quelle religion.

Enfin pour conclure, je donnerai le dernier mot ce matin au Canard Enchaîné, l'autre hebdomadaire satirique français, lequel nous rappelle qu'en 1979, dans "La vie de Brian", film britannique des célèbres Monty Python, le copain de crèche de Jésus et ses amis crucifiés chantaient en chœur : Prends toujours la vie du bon côté. A l'époque le Pape n'avait pas eu l'idée de lancer les foules catholiques à l'assaut des ambassades de Grande Bretagne à travers le monde. Un homme, sans doute de bien peu de foi.

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