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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL,

La photo est celle d'une foule en colère, avec deux hommes en premier plan, barbus tous les deux, l'un paraissant comme foudroyé par ce qu'il vient de voir ou d'entendre et l'autre les poings serrés, prêt manifestement à en découdre. Quant au titre, il se passe de commentaire : "Muslim rage". La rage musulmane. Voilà la une alarmante choisi donc cette semaine par l'hebdomadaire américain NEWSWEEK pour illustrer ce mouvement de protestation né de la diffusion sur Internet d'un parfait nanar devenu avec le temps une véritable arme de destruction massive, au point renchérit son confrère marocain TEL QUEL, au point que la tentation est grande d’emprunter aujourd'hui tous les raccourcis du monde, à commencer par l’idée selon laquelle l’Amérique aurait fabriqué le printemps arabe dont les vainqueurs, les salafistes, se retourneraient à présent contre elle. Alors avant d’aller aussi loin précise l'éditorialiste, revenons simplement à l’objet de la discorde : un mauvais film, un de plus, que l’on peut toujours éviter de voir, ou que l’on peut voir, s’énerver quelques minutes et puis oublier. Ni plus ni moins.

Reste que pour de nombreux journaux, se jouerait donc actuellement quelque chose d'important entre les islamistes radicaux d'un côté et les modérés de l'autre. DIE WELT, par exemple, pense voir dans ces manifestations une action concertée des salafistes. D'où cette question soulevée cette fois-ci par le site d'information tunisien KAPITALIS : ce film ne serait-il pas en somme un prétexte pour semer la confusion et permettre à ceux qui tirent les ficelles de s’emparer du pouvoir pour imposer leur idéologie moyenâgeuse à l’ensemble des pays arabes ?

Tout d’abord et quelle que soit notre manière de les définir, force est de constater que ces salafistes ou ces nouveaux puritains populistes comme les désigne le NEW YORK TIMES connaissent c'est vrai un extraordinaire succès. Bien qu’il soit difficile d’obtenir des chiffres fiables, on les considère en général comme le mouvement à la croissance la plus rapide de l’islam moderne. Et de fait ils ont souvent fait la une des médias ces derniers temps. En Libye par exemple, voilà plusieurs mois qu'ils défient le gouvernement récemment élu en démolissant d’anciens sanctuaires sunnites. En Tunisie, ils attaquent les entreprises qui vendent de l’alcool. Et en Egypte, contrairement aux Frères musulmans, les salafistes qui étaient à peine visibles dans le paysage politique des années Moubarak ont déferlé sur le devant de la scène et capter un quart des voix lors des premières élections démocratiques du pays l’année dernière.

Alors bien entendu, il n'est pas question de généraliser nuance pour sa part le FOREIGN POLICY, tous les salafistes ne doivent pas être considérés comme des barbares. La vraie histoire du monde arabe reste encore et toujours plus intéressante que les stéréotypes. D'autant que la vraie histoire se situe sans doute ailleurs, car si le phénomène salafiste n’est pas récent dans le monde musulman, en revanche, les tendances salafistes ont bénéficié ces derniers temps d’un soutien extérieur, à la fois financier et politique, clairement identifié et qui les ont nettement renforcées. Leur émergence est en réalité l’une des conséquences et l’un des outils de la politique étrangère saoudienne.

Alors à quels objectifs obéit ce soutien saoudien interroge à nouveau le site KAPITALIS ? A des considérations purement géopolitiques, éloignées de toute motivation religieuse. En arrière-cour, se jouerait en effet une sorte de guerre entre d'un côté l'Arabie Saoudite et de l'autre le Qatar, qui tous deux luttent pour le leadership islamique sur le monde musulman. Or les Frères musulmans sont aujourd'hui financés par le Qatar. Autrement dit, dans cette compétition politique, les mouvements salafistes seraient utilisés en réalité comme un moyen pour l'Arabie de faire barrage aux Frères musulmans, car l'un et l'autre, Arabie et Qatar font le pari qu’à un moment ou à un autre l'un de ces deux partis ou mouvement aura le pouvoir.

Et à ce titre renchérit son confrère algérien de L'EXPRESSION il est intéressant de noter qu'au moment où les pays musulmans dans leur ensemble criaient leur colère contre un film injurieux pour l'Islam et les musulmans, et bien les monarchies du Golfe elles se signalaient par un silence de plomb. Les monarchies du Golfe par exemple se sont distinguées des autres pays arabes et musulmans par une journée très «calme» vendredi. Une habitude pourrions-nous dire. Car cette position du silence manifesté par les pétro monarchies n'est pas la première. Même durant l'apparition des caricatures du Prophète, ces dernières s'étaient également mises à l'écart des pays musulmans en affichant un silence assourdissant et un curieux repli par rapport à la défense de la religion musulmane. Et pourtant dans la réalité, tous les analystes s'accordent à dire que les monarchies du Golfe et à leur tête l'Arabie Saoudite et le Qatar sont à l'origine les nourriciers de l'intégrisme islamiste et moteur mobilisateur et financier du salafisme radical profitant notamment des libertés nouvelles nées après ledit «printemps arabe» pour imposer leur influence sur le Monde arabe. Se servant notamment de leurs chaînes de télévision les monarchies du Golfe s'ingénient à propager la doctrine wahhabite et leur propagande meurtrière. Ainsi ce sont surtout les chaînes satellitaires religieuses saoudiennes qui ont contribué à propager le discours salafiste, un produit du wahhabisme. Et c'est ainsi que la colère de la rue retransmise par les télévisions a constitué une publicité gratuite pour ce film, sans quoi, 98 % des spectateurs du film n'en auraient jamais entendu parler.

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