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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

6 min

Par Thomas CLUZEL

En Tunisie on les appelle, les plumes libres. Et voilà près d'un mois maintenant qu'ils protestent contre la nomination à la tête de leur société de presse et dont l'Etat détient 80% du capital d'un homme, Lofti Touati, choisi donc par l'actuel gouvernement et ce en dépit ou à cause, c'est selon, de ses états de service, ex commissaire de police sous l'ancien régime, condamné dans une affaire de corruption, propagandiste patenté du régime Ben Ali avant de faire allégeance au parti au pouvoir Ennahdha après les élections de l'automne 2011. Alors bien sûr nuance le site d'information KAPITALIS, cette nomination d’un ex-bénaliste à la tête d’un média n’est pas une première, puisque la quasi majorité des entreprises publiques de presse ont subi le même sort depuis le mois de janvier 2011.

Reste que cette nomination a conduit pour la première fois dans l’histoire des médias tunisiens depuis la révolution, deux quotidiens nationaux à prendre récemment ouvertement position contre le pouvoir politique, en publiant un éditorial blanc. Les journalistes ont ensuite manifesté au sein de l’Assemblée Constituante, en vain, avant d'entamer une grève c'était lundi dernier. Or voilà qu'hier, à la sortie d'un conseil d'administration censé trouver une solution à la crise, le nouveau patron contesté de la société de presse a volontairement percuté un journaliste gréviste avec sa voiture, avant de le trainer sur son capot pendant plusieurs centaines de mètres et de le laisser inerte sur la chaussée. Alertés, les services de la protection civile se sont aussitôt rendus sur les lieux et ont transporté le journaliste accidenté aux urgences. Quant à Lotfi Touati, il s’est lui rendu aux services de sécurité alors non pas pour se livrer à la police mais pour y donner sa version des faits. Il aurait même dit on porté plainte contre le journaliste en question.

D'où la déclaration peu de temps après du Secrétaire Général du parti des travailleurs tunisiens lequel a jugé je cite que la situation en Tunisie s’apparentait à une nouvelle dictature rampante. Et de fait précise pour sa part le site d'information enligne SLATE AFRIQUE le parti majoritaire au pouvoir entretient depuis quelques mois un discours hostile à l’égard des organes médiatiques. Et la permanence d’anciennes pratiques, comme la censure indirecte ou les nominations arbitraires témoignent aujourd'hui des motivations d’une volonté de mainmise du pouvoir sur les médias.

De leur côté les journalistes, eux, ne s'en laissent pas compter et dénoncent une incessante volonté de museler un secteur vital et déterminant dans l’orientation de l’opinion publique. La révolution des plumes libres est en marche disent-ils et nul ne nous barrera le chemin. Une journaliste au quotidien LE TEMPS notamment écrit : ce gouvernement qui continue à se moquer du peuple et de ses catégories éclairées n’a pas encore réalisé que l’on ne peut pas gouverner par la force. Il n’a pas tiré la leçon du régime déchu. Sinon, comment explique-t-on le recours à des anciens rcédistes, le parti de Ben Ali, corrompus et au passé malpropre pour gérer les institutions principales de l’Etat ? Le jeu est clair, mais tout gouvernement qui tentera de nous réduire au silence dit-elle entendra chez-nous le tocsin de la révolte.

Alors la Tunisie risque-t-elle aujourd'hui une dictature pire que celle de Ben Ali ? La révolution qui s’est réalisée sur le principe de la liberté serait-elle déjà en train de se débattre dans les affres de la désillusion ? interroge notamment un éditorialiste du journal de Tunis LA PRESSE. Le problème dit-il, c'est que les mêmes qui nous exhortent aujourd’hui à la vigilance ont largement contribué, en toute candeur sans doute, à la victoire du parti qu’ils accusent à présent de vouloir implanter une dictature en Tunisie. Et pourtant, ils avaient tout loisir pour se poser cette question banale : si les islamistes viennent au pouvoir et appliquent leur programme, ne faut-il pas craindre une nouvelle dictature ? Question qui s’imposait d’elle-même par le simple fait qu’en dépit des apparences, les islamistes qui sont restés en retrait tout au long des événements, ne manifestaient que du mépris pour la démocratie dont ils rejetaient les principes mêmes.

Or ce que l'on a appelé abusivement révolution, n'était au fond rien de plus qu'une vague inattendue d’initiative populaire, caractérisée d’abord par une volonté collective d'en finir avec le régime. Autrement dit il n'y avait là ni lutte de classes, ni affrontements sociaux, ni avant-garde, parti ou idéologie politique. Tout juste un affrontement entre le peuple et ses dirigeants. Dès-lors, comment envisager de changer l’organisation politique du pays et son système économique sans nous changer nous-mêmes, notre manière d’être, nos rapports aux autres et aux choses. Il n’y aurait eu de révolution réelle qu’à la condition de ce changement radical. Malheureusement poursuit l'éditorialiste, c’est dans ce contexte marqué à la fois par l’absence de rupture totale avec le passé et le défaut de consensus sur les finalités de la révolution qu’un parti islamiste s’est hissé au pouvoir.

Alors c'est vrai, la vieille dictature où une personne exerce tous les pouvoirs de façon absolue est révolue. La culture du chef infaillible et de son corolaire, le culte de la personnalité sont passés de mode. Désormais, c'est le parti qui tranche en dernière instance. Mais quelle différence ? Certes on usurpe plus le pouvoir, on n’y accède plus par un coup de d’Etat, mais par la démocratie et le suffrage universel. Une fois au pouvoir, le régime, habillé du costume de la légitimité va vivre son histoire. On commence d’abord par diviser la société, en bons et méchants, patriotes et ennemis de la nation, croyants et mécréants. La politique est ainsi réduite en un affrontement avec l’ennemi intérieur : démocrates, syndicalistes, artistes, intellectuels. D’où l’importance accordée aujourd'hui à la propagande officielle, par la mainmise sur la presse afin de s’assurer le monopole de la parole publique. Viendront ensuite la prise en main sinon la liquidation pure et simple de la culture, de l’éducation, de l’université et de la famille. A présent on accuse ce régime d’incompétence et de produire de piètres administrateurs en matière d’économie et de dépenses publique, mais lui n’en a cure, car la prospérité est incompatible avec la dictature. Les difficultés économiques rendent au contraire les gens de plus en plus dépendants du gouvernement, plus soumis, plus dociles et plus reconnaissants même envers ses réseaux d’assistance. Quant aux exclus, ils seront mobilisables et endoctrinables à merci. Et le journaliste de conclure, attachés à sa survie, le peuple ne se préoccupera alors plus de politique, mais de sa misère quotidienne.

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