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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

6 min

Par Thomas CLUZEL

Peut-on choisir sa mort ? En voyant l’image de l’ambassadeur américain tué mardi soir à Benghazi, une question m’est venue à l’esprit ; peut-on choisir sa mort ? interroge l’éditorialiste du journal d’Alger REFLEXION. Tout le monde se souvient dit-il de cette image qui a fait le tour des chaines de télévision, celle de Kadhafi dans une posture des plus humiliantes, au visage ensanglanté, demandant supplices à ses bourreau. Et bien ironie du sort, l’histoire s’est finalement répétée d’elle-même, sauf que cette fois-ci la victime n’est autre que l’ambassadeur des Etats Unis en Libye, le pays dont l’Amérique saluait la révolte de son peuple tout en se ventant d’être le pays de la liberté et de la démocratie. Hélas poursuit l’éditorialiste, les libyens n’ont pas été à la hauteur des espérances des américains lesquels ont récolté ce qu’ils ont semé : la mort la plus atroce de leur représentant à Benghazi.

Quoi qu'il en soit, au jour de l'anniversaire du 11 septembre cette affaire nous rappelle brutalement que les changements constatés au Proche-Orient n'ont pas dissipé la haine contre les Etats-Unis prévient le NEW YORK TIMES. Même analyse de son confrère du FOREIGN POLICY. Ces attaques sont un coup de semonce dégrisant dit-il, un indice non seulement des dysfonctionnements qui continuent de peser sur le Moyen-Orient, mais aussi des graves difficultés qu'ont les Etats-Unis à interagir avec cette région du monde. L'Amérique y suscite une telle méfiance et une telle rage que cela ne saurait être effacé par une poignée de discours.

Car on aurait tort de penser que le sale américain appartient à une ère révolue renchérit L'ORIENT LE JOUR et que les manifestations de mardi qui ont embrasé la seconde ville de Libye, mais aussi la capitale égyptienne ne sont que la conséquence directe d'un film visionné sur YouTube par quelques rarissimes amateurs. Le nom de Stevens vient en réalité s’ajouter à une longue liste, qui compte ces dernières années pas moins de cinq ambassadeurs victimes de terroristes. Autrement dit, avoir volé au-devant du soulèvement arabe ne saurait faire oublier l’échec de l’Amérique et ses errements politiques, peut-on lire toujours dans les colonnes du journal de Beyrouth, les errements d’une politique qui n’est pas toujours mue par le désir de venir en aide aux « damnés de la terre ». Et d'ajouter, il fallait être bien naïf pour voir dans le printemps arabe l’aube d’une ère de démocratie, de justice, d’égalité et de prospérité pour tous. Et d’en attendre l’avènement en laissant le temps au temps, sans rien faire pour accélérer le rythme du changement.

En Algérie, L'EXPRESSION ne dit pas autre chose : On aurait compris le bien-fondé de l'approche américaine de «démocratisation» du Monde arabe, si effectivement la démocratie avait été restaurée en Irak, et qu'elle avait par ailleurs trouvé à s'exprimer en Tunisie, en Egypte et en Libye. Or à quoi assiste-t-on aujourd'hui ? En Tunisie et en Egypte ce sont les islamistes qui ont trusté le pouvoir et récolté les fruits des révoltes populaires. Et en Libye où répétons-le, ce sont les frappes de l'Otan qui ont permis aux rebelles de prendre le pouvoir, et bien là les choses sont encore plus graves, démultipliées tant par l'impuissance du nouveau pouvoir à rétablir la situation, que par la prolifération des armes de l'arsenal libyen tombées entre les mains des terroristes de tout poil. En fait, la démocratie pour les Arabes n'a jamais été l'objectif premier des Etats-Unis poursuit l'éditorialiste, sinon comment expliquer que leurs alliés les plus sûrs dans cette région soient encore les monarchies arabes les plus arriérées comme en Arabie Saoudite. Et le journal L'EXPRESSION de conclure : à force de jouer avec le feu on se brûle. Aujourd'hui ce sont ceux que Washington a soutenus lors de la «révolution» qui se sont retournés contre une Amérique qui les a aidés à s'affranchir de Kadhafi. L'histoire a décidément parfois de ces retournements que même le scénario le plus tordu ou le plus génial ne peut imaginer.

D'où cette question soulevée ce matin par LE TEMPS en Suisse : le Printemps arabe est-il en train de se muer en hiver djihadiste? Plus d’un an et demi après le début d’une vague de révolutions, qui a détrôné les uns après les autres les autocrates de la région, l’ascension fulgurante des extrémistes islamistes soulève c'est vrai à présent de vives inquiétudes. Et pourtant, et pourtant nuance aussitôt la journaliste, avant d’en conclure à la mort du rêve démocratique des populations arabes, il convient de faire une distinction entre la violence de l’attaque perpétrée contre le consulat américain de Benghazi et la manifestation anti-américaine qui s’est tenue au même moment dans la capitale égyptienne. Parmi les quelque 2000 manifestants rassemblés devant la chancellerie du Caire, un chiffre dérisoire dans un pays de 80 millions d’habitants se trouvaient des représentants des salafistes, mais aussi des ultras de football, toujours prêts à semer la zizanie dans les manifestations. Une mobilisation qui reste donc relative comparée au déluge d’appels à la dénonciation du film lancés préalablement sur Internet par plusieurs salafistes. Egalement présents devant l’ambassade américaine en Egypte, les Frères musulmans ont pour leur part vivement condamné le film, produit par des Coptes égyptiens vivant aux Etats-Unis, mais tout en mettant l’accent sur l’importance de l’unité entre musulmans et chrétiens d’Egypte face aux tentatives de fomenter un conflit interconfessionnel. Enfin ces réactions virulentes au nom de l’islam, face à un film tout aussi condamnable que la haine qu’il suscite ne doivent pas masquer les différents efforts déployés aujourd'hui par la société civile égyptienne pour bâtir les ­bases d’une vraie démocratie. Au Caire notamment, pas une semaine ne passe sans son lot de rassemblements ­pacifiques dont celui d'ailleurs beaucoup moins médiatisé de chrétiens égyptiens qui se sont rendus mardi soir sur la place Tahrir pour dénoncer le contenu du long-métrage.

Et le journal de conclure, faire l’impasse sur ces diverses actions civiques, qu'il s'agisse de ces chaînes humaines militant pour une Constitution anti-islamique, des rassemblements de femmes contre le harcèlement sexuel ou bien encore des réunions de nouveaux partis politiques libéraux risquerait a contrario, de faire la promotion gratuite des voix les plus radicales.

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