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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

23 millions. Rendez vous compte, 23 millions. Alors je le précise tout de suite il ne s’agit pas du revenu annuel de Bernard Arnault, mais du nombre d’entrées totalisé à travers le monde par « Intouchables», la comédie d'Olivier Nakache et Eric Toledano qui vient de battre donc le record détenu jusqu’à présent par Amélie Poulain et devient ainsi le film français le plus vu au monde.

Alors si je vous parle ce matin du succès d’Intouchables, ça n’est pas pour vanter l’exception culturelle française, mais plutôt pour évoquer avec vous un autre film en réalité, posté lui sur You Tube et dont le propos, faire se télescoper là aussi deux univers inattendues créé la polémique. L’histoire remonte au 12 janvier 2010. Matthew, jeune américain découvre alors comme beaucoup d’étrangers Haïti, devant une télévision où tournent en boucle les images des morts, des blessés et des décombres. Et devant l'horreur de la catastrophe qu'a été le séisme, le jeune étudiant veut aider. Sentiment compréhensible et partagé par des millions de personnes à travers le monde. Mais plutôt que de se défausser rapidement de quelques billets auprès d'une ONG, Matthew lui veut agir. Enrôlant son frère et deux de ses amis, il décide alors de partir passer 28 jours à Port-au-Prince. Leur projet : jouer aux pauvres, vivre sous une tente avec un dollar par jour. Pour mieux comprendre, nous avons décidé dit-il de vivre comme les Haïtiens. Faire comme si en somme, tels des enfants qui dans une cour de récréation s'inventeraient un univers. Sauf qu'ici le terrain de jeu est un pays dévasté. Une idée stupide, égocentrique et surtout stérile s'indigne une éditorialiste du journal de Port Aux Princes Le NOUVELLISTE.

Au fil du documentaire, les 4 candides découvrent donc la réalité. Dès leur premier jour, ils se plaignent de l'effort nécessaire pour porter un gallon d'eau, sous la chaleur. L'étape au marché leur fait réaliser qu'avec leur dollar quotidien, ils ne pourront manger que deux repas par jour. Et uniquement du riz, des pois et des spaghettis. Qu'il est dur de prétendre être pauvre commente la journaliste. Mais qu'importe, l'expérience continue donc et le film avec. Ils font le test de porter sur leur tête un carton de marchandises à destination d'un marché. Trois secondes seulement, qualifiées "d'intéressantes" par Matthew qui rigole devant sa piètre résistance. Un rire aussi déplacé que leur expérience de vouloir vivre comme les pauvres. Telle une publicité pour un régime, le film de leur exploit montre finalement comment leur physique a évolué au fil des jours. Avant/Après.

L'un d'entre eux avouera même à un moment qu'ils n'auraient pas pu survivre sans l'aide des Haïtiens, car on les a aidés à monter leur tente, à leur apprendre à laver des vêtements à la main, à vivre dans le sous-développement. Loin de leur confort quotidien ils ont appris, ils ont reçu. Mais qu'en est-il des Haïtiens qu'ils ont croisés ? Quel bénéfice ont-ils retiré de cette expérience ? Rien. Et pour cause poursuit l’article, les pauvres eux n’ont pas le luxe de faire semblant. On ne peut pas comprendre la pauvreté sans y être contraint. On ne peut pas comprendre la faim en se privant pour quelques jours. Et l’éditorialiste du NOUVELLISTE de conclure, penser, ne serait-ce qu'un instant qu'il était possible de comprendre la survie que mène la majorité des Haïtiens en mimant leur quotidien était une idée dangereuse, fausse, malsaine et insultante.

Qu'il est dur de prétendre être pauvre peut-on lire donc dans les colonnes du NOUVELLISTE. Alors l'inverse c'est vrai aurait sans doute été plus aisé : prétendre être riche, ou jouer aux riches, mais là encore, même pour les plus fortunés d'entre nous il ne suffit pas toujours de prétendre être pour exister comme tel. Imaginez un instant que vous soyez l'homme le plus riche de France et même d'Europe, quatrième fortune mondiale, que vous caressiez l'envie d'acquérir un nouveau passeport, belge pourquoi pas, c'est vrai après tout c'est exotique aussi la Belgique, tout en prétendant vous poser en citoyen modèle de votre pays. Vous risqueriez de déclencher un véritable séisme.

Or c'est précisément la mésaventure sinon la mauvaise fortune dont Bernard Arnault a du essuyer les frais tout le week-end après que LA LIBRE BELGIQUE a annoncé, c'était samedi que le patron de l'empire du luxe LVMH avait déposé un dossier pour obtenir la nationalité belge. Cité par le quotidien de Bruxelles, le président de la Commission des naturalisations explique que la demande a bien été reçue la semaine dernière. Le dossier dit-il sera traité comme tous les autres. Il y en a 47.000 sur notre table. Et de préciser que le code de la nationalité belge prévoit qu’un candidat à la naturalisation doit avoir 18 ans accomplis, jusque là tout va bien, mais aussi prouver trois ans de résidence en Belgique et si ce n’est pas le cas démontrer qu’il a des attaches véritables avec la Belgique. Or par chance, bien que résident à Paris, M. Arnault dispose d'ores et déjà d’un domicile dans une commune de l'agglomération bruxelloise.

D'où les interrogations soulevées par La LIBRE qui se demande s'il n'y aurait pas des raisons fiscales à cette démarche, au moment même où le gouvernement français et le Président François Hollande ont réaffirmé leur intention de taxer à 75% les plus hauts revenus. Depuis Bernard Arnault a du démentir en personne tout projet d'exil fiscal. Mais alors pourquoi vouloir la nationalité belge, d'autant que pour bénéficier d'une fiscalité avantageuse rappelle le journal, c’est la résidence qui prime et non la nationalité. Réponse, certains évoquent la possibilité que Bernard Arnault souhaite devenir belge et se débarrasser de la nationalité française pour s’installer ensuite à Monaco et ainsi échapper aux accords entre Monaco et la France qui stipulent que les Français résidant dans la Principauté restent soumis aux impôts français. Ou de l'art de devenir Intouchable.

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