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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

S’accoutume-t-on à la déchirure syrienne ? Voilà la question posée ce matin par l’éditorialiste du SOIR de Bruxelles, lequel constate, amer, que la Syrie ne fait plus la une de l’actualité et ce alors même que le conflit reste sur le terrain de la plus haute intensité comme en attestent les bilans des victimes toujours plus lourds même si la précision des chiffres ne peut être vérifiée. Seulement voilà, de l’accoutumance à l’indifférence il n’y a qu’un pas. Alors, les décideurs et les opinions publiques l’auraient-ils franchi en Occident s’agissant du drame qui se déroule en Syrie depuis bientôt un an et demi ?

Pire, le traitement de l'information, lorsqu'il a lieu répond-il aux standards journalistiques ? Alors que la couverture de la révolution égyptienne par les chaines d'informations Al Jazeera et Al Arabiya avaient été saluée pendant le printemps arabe, à présent les deux chaînes de télévision chercheraient à contrer la propagande du régime de Damas au risque, comme leur adversaire, de travestir la vérité. C'est en tous les cas l'objet de cet article à lire sur le site d'information en ligne SLATE et intitulé la défaite de l'information arabe. En essayant de soutenir la cause des rebelles syriens écrit le commentateur politique, ces deux mastodontes auraient selon lui abaissé leurs standards journalistiques, abandonné les vérifications factuelles les plus rudimentaires et délaissé leur sérieux au profit d'appels anonymes et de vidéos non authentifiées. Au lieu de reportages soigneusement conçus, certains journaux télévisés reposent désormais quasi exclusivement sur les compte rendus de «témoins oculaires» ou de «journalistes citoyens» à l'instar du I-REPORT de CNN, cette demie heure d'émission mensuelle et interactive sur le journalisme citoyen, sauf qu'ici cela dure plusieurs heures et même plusieurs fois par jour. Et c'est ainsi notamment qu'il n'est pas rare de zapper sur l'une de ces deux chaînes et de tomber pendant les vingt premières minutes d'un journal télévisé sur des activistes syriens, aux antécédents suspects, basés soit à l'intérieur soit à l'extérieur de la Syrie et rapportant des événements censés s'être déroulés à plusieurs centaines, voire des milliers de kilomètres de là.

Alors évidemment en Syrie le travail de la presse est devenu un exercice extrêmement périlleux. Sauf que les difficultés réelles du journalisme sur place servent aussi bien souvent d'excuse aux deux chaînes et leur permettent de ne pas traiter les sujets qui contredisent leurs récits préférés. Partout ailleurs, par exemple, on a vu des articles remettre en question la crédibilité du très souvent cité Observatoire syrien des Droits de l'Homme, un organisme de l'opposition basé à Londres mais Al Jazeera comme Al Arabiya n'ont pas touché à cette histoire. De même, les journaux du monde entier ont souligné la présence de groupes terroristes en Syrie parmi les combattants opposés au régime, mais cette éventualité n'est que rarement, si ce n'est jamais mentionnée sur les chaînes arabophones. Autrement dit poursuit l'article, s'il arrive qu'Al Arabiya et Al Jazeera commentent directement ce qui se passe en Syrie, les chaînes auraient tendance en revanche à minimiser les défauts des rebelles et à mettre en avant les lignes de faille religieuses du conflit.

Et c'est très certainement la raison pour laquelle les différents sites de la chaîne de télévision qatarie Al Jazeera, tant la version arabophone que la version anglophone ont été piratés cette semaine par les Syriens pro-Assad. C'était mardi dernier. Lorsque les internautes se rendaient sur la page d'accueil de la chaîne explique le magazine JEUNE AFRIQUE, ils tombaient non pas sur la page d’accueil de la chaîne, mais sur un message d'un groupe de hackers syriens, accompagné d’un drapeau du pays et de la mention «piratage électronique». Les militants numériques pro Assad accusent en effet la chaîne d’être partisane. Plus exactement, ils lui reprochent de semer je cite la discorde dans le monde arabe et dénoncent la diffusion de fausses informations sur les événements en Syrie.

De son côté, la chaîne satellitaire panarabe détaille bien sûr tous les aspects de cette opération sauvage, en précisant que les autorités américaines mèneraient l’enquête, puisque le distributeur de contenus se trouve sur le territoire des Etats-Unis et que c’est bien l’allié de Washington, le Qatar, qui a pris fait et cause pour les manifestants qui aurait été directement visé. D’où ce titre choc de la radio tunisienne MOSAIQUE : La vengeance est un plat qui se mange en ligne. Et de rappeler tous les précédents depuis le début de la révolte syrienne, notamment les piratages perpétrés par la fameuse armée électronique syrienne, ce puissant levier du pouvoir encore en place à Damas, sorte de bras numérique du régime notamment présent sur Twitter, YouTube et Facebook, où les hackers s’appliquent à détruire les messages de propagande anti Assad.

Alors la chaîne Al JAZIRA en réalité n’a pas beaucoup fait de publicité autour de cette attaque dont elle a été victime précise ce matin LE TEMPS en Suisse, prouvant sans doute par là sa volonté de ne pas faire de vagues sur sa couverture des événements en Syrie.

Reste que cette chaîne qui avait été suivie par des dizaines de millions de téléspectateurs arabes l'an dernier, en pleine apogée du Printemps arabe a beaucoup perdu dans l'histoire peut-on lire toujours sur le site d'information en ligne SLATE. Pire, elle ne serait plus désormais que l'ombre d'elle même. Alors heureusement, les travers d'Al Jazeera et d'Al Arabiya sont aujourd'hui de plus en plus critiqués. Une partie importante du public d'Al Jazeera et d'Al Arabiya, horrifié à juste titre par la violence du régime syrien, croit sans aucun doute qu'il s'agit réellement d'un combat du bien contre le mal. Sauf que pour les gouvernements saoudien et qatarien, le destin de la Syrie affecte en réalité directement leur avenir politique, en clair ces pays ont des raisons personnelles ou stratégiques de vouloir voir la chute du régime d'Assad. Et de conclure, la fin probable de cette Syrie-là correspond à un nouveau chapitre dans l'histoire de la transformation structurelle de l’État arabe, une histoire qui a débuté avec la chute de Saddam Hussein et qui s'est continuée par celle d'Hosni Moubarak. Or c'est une histoire tout simplement trop importante pour être laissée aux mains de groupes médiatiques qui n'ont que leurs propres intérêts en vue.

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