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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Les journaux français sont-ils coupables d’avoir mal couverts la tuerie de Chevaline ? Depuis jeudi dernier, lendemain de la découverte macabre d’une famille assassinée en Haute-Savoie, l’affaire ne serait pas suivie d'assez près, du moins au goût des Britanniques. C'est le cas en particulier du quotidien THE GUARDIAN, lequel estime que la presse française a relégué cette affaire au rang de simple fait-divers. Pire, toujours selon le journal de Londres, les médias français dénonceraient en revanche la véritable course à l'information menée par leurs confrères d'outre manche. Même le procureur de la République aurait semblé perplexe, répondant plus d’une fois lors des conférences de presse quotidiennes : Mais au juste pourquoi est-ce important?

Alors en réalité précise pour sa part le site d'information en ligne SLATE, selon les britanniques, les Français observeraient le travail de leurs confrères avec une incrédulité qui à mesure que les jours passent s’est transformée en un mélange d’étonnement et même d’admiration. Alors c'est vrai que c'est par la presse anglaise et notamment le DAILY MAIL que nous sont parvenues les premières photos de la voiture des victimes. La vidéo montrant la scène de crime depuis un hélicoptère était signée SKY NEWS. Et c'est encore de Grande Bretagne qu'ont été publiés les premiers portraits et les premières suppositions.

Mais alors, pourquoi les Français seraient-ils si inquiets de la façon dont les médias britanniques parlent de la tuerie de Haute-Savoie s'interroge, faussement naïf, le correspondant en France du GUARDIAN dans cet article à lire ce matin sur le site du courrier international ? Réponse : parce que les français seraient obsédés par l'image de leur pays. Contrairement à une opinion répandue et à ce que les intéressés voudraient bien faire croire, les Français sont en effet terriblement attentifs à ce que l'on pense d'eux à l'étranger. Leur manie de se comparer à leurs voisins relève de l'obsession, notamment avec les sujets de sa Majesté qu'ils considèrent toujours comme leurs ennemis jurés et dont ils ne cessent de solliciter les correspondants à Paris sur les sujets les plus obscurs. Or aujourd'hui, la couverture médiatique de ce quadruple meurtre est précisément centrée sur les échos qu'en font les médias britanniques et donc l'image que donne la France dans cette affaire. Autrement dit, au-delà de la pure horreur qui transpire du moindre détail de ce qui s'est passé sur cette route forestière, la nature presque chirurgicale des meurtres et cette petite fille prostrée pendant des heures sous le corps sans vie de sa mère, une autre question pénible tourmente les Français écrit toujours le journaliste du GUARDIAN manifestement féru de psychologie : pourquoi fallait-il que les victimes soient britanniques ? Indéniablement dit-il, il existe un sentiment profond et collectif de culpabilité, non pas seulement parce qu'il aura fallu huit heures aux gendarmes pour découvrir la fillette recroquevillée aux pieds de sa mère rappelle le journal, mais parce que ce drame est arrivé à des gens venus passer leurs vacances en France et qui de fait étaient en quelque sorte les hôtes de la France. Or le meurtre de ressortissants étrangers, qui plus est en famille, sur leur territoire est une chose profondément révoltante pour des Français.

Et l'article de poursuivre, toute la journée du jeudi, les médias français, journalistes et sociologues ont remué les coins sombres de la conscience nationale pour se demander quel terrible secret de famille allait à présent les éclabousser : était-ce l'un des gangs de Marseille qui se sont joyeusement massacrés durant tout l'été ? Le tueur en série de la région de Grenoble, quelque Breivik local ou bien un plouc détraqué ayant une dent contre les étrangers ? Mais évidemment, avec les Anglais poursuit le journaliste, c'est toujours un peu plus compliqué. L'histoire commence en fait il y a tout juste soixante ans dans les Alpes, où furent découvert les corps du célèbre chimiste britannique Sir Jack Drummond, de sa femme et de leur fille de dix ans assassinés dans leur tente en bordure d'une forêt. Le couple avait été tué par balle tandis que la fillette avait été retrouvée un peu plus loin, le crâne défoncé par un outil agricole. Après une enquête bâclée, des rumeurs sur l'implication des services secrets et plusieurs procès tumultueux, l'affaire avait été enterrée dans le même mystère qu'elle avait commencé. Or ce qui est resté sous le nom "d'affaire Dominici" fascine toujours.

Et le GUARDIAN d'ailleurs n'est pas le seul journal à établir une comparaison avec ce fait divers, grossissant au passage le trait d'une France terre de tous les dangers pour les citoyens britanniques. Le TELEGRAPH notamment dresse lui le portrait d'une France profonde, qui sous des apparences de jardin d'Eden n'échappe pas aux maux de la société moderne et se laisse contaminer par la violence urbaine. Et de détailler par le menu différents «facteurs» : la tuerie de Toulouse, les «gangsters» qui peuplent Marseille, la mort des deux jeunes agents de police à Collobrière, l'affaire Xavier Dupont de Ligonnès, mais aussi l'affaire Dominici, le tout ponctué d’un charmant commentaire et je terminerai par là : il n'est plus nécessaire écrit le journal d'être un membre encarté du parti d’extrême droite de Marine Le Pen pour voir que les difficultés que la France éprouve à assimiler son importante population d'immigrés, dont beaucoup éprouvent du ressentiment envers une société qu'ils considèrent comme imposant une discrimination systématique créent des tensions qui parfois dérivent en activités criminelles qui menacent des vies. Comme on dit en anglais : no comment.

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