LE DIRECT

La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

La bonne nouvelle c’est qu’on en parle. La mauvaise, c’est qu’on en parle encore. Voilà ce qu’écrivait cette semaine le WASHINGTON POST dans une chronique cinglante à l'égard d’un débat qui s’éternise aux Etats-Unis. Mardi dernier, assis en uniformes dans une salle d'audition du Sénat, 20 chefs militaires ont en effet subi pendant près de quatre heures un interrogatoire musclé. Et pourquoi interroge le LOS ANGELES TIMES ? Parce que des parlementaires de tous bords, consternés par la recrudescence des agressions au sein de l'armée, accusent aujourd'hui le Pentagone de ne pas en faire assez pour lutter contre les viols et le harcèlement. Pour la seule année 2012, au moins 26 000 militaires, hommes et femmes ont déclaré avoir subi un contact sexuel non sollicité, allant de l'attouchement au viol, soit près de 70 agressions par jour. Or seuls 6 % des agresseurs ont été condamnés en 2012. Toujours selon ses estimations, jusqu'à 30 % des quelque 200 000 femmes que compte l'armée américaine seraient victimes d'agressions sexuelles. Autrement dit, une femme risquerait davantage aujourd'hui d'être violée par un frère d'armes, que blessée ou tuée par l'ennemi. Et les hommes ne sont pas épargnés, eux non plus, puisqu'ils représentent près de 50 % des vétérans souffrant de traumatismes sexuels.

Et de fait, plusieurs affaires récentes, propres à faire perdre la confiance des militaires ont porté le problème à la Une de l'actualité ces derniers mois aux Etats-Unis. Le récent scandale survenu sur une base aérienne du Texas, a déclenché un véritable raz-de-marée. Pas moins de 59 jeunes militaires y ont été abusés sexuellement, par au moins vingt-trois instructeurs lors de leurs classes. Et puis deux autres affaires, tout aussi révoltantes ont choqué l'Amérique. Le mois dernier, un officier a été interpellé en état d'ébriété, après avoir agressé une femme sur un parking. Libéré contre une caution de 5000 dollars, son procès doit avoir lieu en juillet. Et puis un autre officier, soupçonné lui d’avoir forcé une subalterne à se prostituer et tenté de convaincre deux autres d’avoir des relations tarifiées aurait finalement agressé sexuellement l’une d’entre elles. Une plainte a été déposée et le soldat a été démis de ses fonctions. Selon USA TODAY, une enquête pour proxénétisme et agression sexuelle serait en cours. Deux affaires qui ont tout particulièrement ému le pays, car les deux hommes incriminés étaient deux militaires chargés de la prévention, justement, contre les violences sexuelles

Et l'on pourrait ainsi multiplier les exemples. Le WASHINGTON POST, cité par le courrier international pointe notamment du doigt le manque de justice et la misogynie ambiante à travers le cas d’une jeune recrue de la Naval Academy, victime d’un viol collectif par trois de ses frères d'armes. Ivre au moment des faits, l’aspirante à la marine américaine avait été sanctionnée pour abus d’alcool, alors que les trois hommes, eux, n’avaient pas été inquiétés.

Voilà pourquoi il est grand temps de changer la justice militaire, écrit de son côté le NEW YORK TIMES, le journal qui évoque, là encore, une série de cas détaillés, dans laquelle des officiers supérieurs exercent une pression sur les victimes pour les amener à abandonner les poursuites. Pour le quotidien newyorkais, la recrudescence de ces viols au sein de l’armée mettrait donc en lumière, deux choses, non seulement l'omerta militaire, mais aussi les difficultés qu’ont aujourd'hui les hauts gradés, exposés à des conflits d’intérêt et sans formation juridique, à endiguer le problème.

Plusieurs projets de loi, pour durcir les conséquences pour de tels actes ont été déposés. L'un empêcherait notamment un commandant de modifier le jugement d'une cour martiale. Un autre, écrit toujours le NEW YORK TIMES, prévoit des peines plus lourdes en cas de viol. Toute personne condamnée devrait être démise de ces fonctions. Et puis les parlementaires souhaitent également confier l’enquête d’une agression sexuelle à une autorité indépendante, car jusqu'à présent, ce sont les commandants eux mêmes qui s’en chargent. D'où la fronde de nombreux responsables au Pentagone, lesquels ont d'ores et déjà fait part de leur réserve profonde vis-à-vis d’une loi qui remettrait directement en cause l’autorité incarnée du commandement, portant ainsi atteinte, selon eux, à l’ordre et à la discipline.

Quoi qu'il en soit, ce projet de loi, inédit dans l'histoire de la justice militaire américaine est donc une réelle chance d'aboutir au changement d'une culture enracinée dans les dérives sexuelles de l'armée et ce, même si, rappelle le journal, aucun projet d'amendement du code de la justice militaire n'a passé les portes du Congrès depuis trente ans.

Car le problème, estime pour sa part un professeur de l'université de San Francisco, cité par le magazine du MONDE, c'est que la société américaine est aujourd'hui trop militarisée pour vouloir ébruiter la découverte de ce fléau, qui vient en somme heurter l'image héroïque des soldats, une image, d'ailleurs, entretenue par le président Obama lui-même, lequel entretient dans ses discours cette idée de sacralisation du soldat protecteur des valeurs américaines.

Pas de quoi décourager pour autant ces femmes, qui se battent aujourd'hui pour briser le silence qui entoure cette réalité depuis des décennies. C'est le cas notamment de Ruth Moore, poursuit l'article, devenue malgré elle l'héroïne d'un demi-million d'anciennes combattantes américaines, agressées sexuellement alors qu'elles servaient leur pays ces vingt dernières années. Héroïne, parce qu'elle porte en elle cette même blessure, que chacune tente de panser depuis trop longtemps et qu'elle compte bien faire entendre ce qu'elle nomme leur "cri de guerre" jusqu'aux portes du Congrès et de la Maison Blanche, s'il le faut.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......