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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Surnommé "le cardinal", il était le stratège du système Poutine, l'éminence grise du pouvoir russe et son principal idéologue. Et pourtant, hier, Vladislav Sourkov a jeté l'éponge. Un oukase présidentiel publié sur le site du Kremlin a entériné la démission du vice premier ministre. Une nouvelle qui n'a pas manqué de faire la une, dès hier soir, du journal télévisé de la chaîne publique russe, sans pour autant livrer d'explications tangibles.

Mais alors pourquoi Vladimir Poutine s'est-il ainsi séparé de l'homme, qui l'avait pourtant qualifié d'"envoyé de Dieu" ? Pour l'heure, l'intéressé refuse de commenter son départ. Tout juste promet-il au quotidien KOMMERSANT de le faire, mais plus tard, quand le moment, dit-il, sera venu.

A défaut d'avancer de quelconques hypothèses, le MOSCOW TIMES se contente donc ce matin de rappeler un certain nombre de faits sur cet homme de l'ombre. Tout d'abord, il était considéré au sein du gouvernement, comme le principal soutien du dirigeant autoritaire tchétchène Ramzan Kadyrov, avec lequel il entretenait des liens étroits, comme en témoigne d'ailleurs les photos de vacances des deux hommes, apparues il y a quelques mois sur la toile et mises en ligne à nouveau ce matin par le journal. Ensuite, Sourkov a longtemps travaillé avec l'ex PDG de Ioukos, Mikhaïl Khodorkovski. Il a d'ailleurs continué d'entretenir des liens avec la famille de l'homme d'affaires, y compris en aidant ses enfants inscrits à l'école après l'arrestation de leur père. Une relation qui n'a pas manqué de susciter la controverse en Russie.

Enfin, de nombreux observateurs, précise toujours le TIMES de Moscou, font remarquer que Sourkov et Poutine ont grandi à part pendant les quatre ans de la durée du mandat présidentiel de Medvedev, de 2008 à 2012. Et que Sourkov s'était ainsi rapproché de Medvedev et de son style politique plus libéral. Or cette démission intervient, justement, sur fond de luttes de clans, au sein des élites dirigeantes. Ainsi, peu de temps après les manifestations massives de l'opposition, contre les élections contestées à la Douma, c'était en 2011, Sourkov avait notamment jugé que les manifestants étaient "une classe créative» méritant d'être pris en compte. Plus récemment, la semaine dernière Sourkov avait déclaré que le système politique qu'il avait construit avait besoin de changements, pour correspondre aux nouvelles réalités.

Vladislav Sourkov est-il devenu la victime, en somme, d’un système qu’il avait lui-même créé ? Quoi qu'il en soit, tombé en disgrâce depuis quelques jours, il était en conflit ouvert avec un organe-clé, du système de Vladimir Poutine, le CK, le Comité d'Enquête, l'organe fédéral en charge des investigations criminelles. L'annonce de cette démission intervient en effet sur fond de scandale retentissant, autour d'un centre d'innovation russe, sorte de projet de Silicon Valley, au cœur d'une enquête depuis février dernier pour détournement de millions de roubles de fonds publics. Or pas plus tard que la semaine dernière, lors d'une conférence à la London School of Economics, Vladislav Sourkov a défendu son projet de Silicon Valley à la russe, accusant au passage les enquêteurs du CK de se livrer à des tirs d'artillerie et de s'agiter plutôt que de fournir des preuves. Et bien cette intervention a aussitôt provoqué la colère de l'influent comité d'enquête russe, équivalent du FBI américain, son porte-parole allant même jusqu'à fustiger le comportement de Vladislav Sourkov, dans une lettre ouverte publiée à la une du quotidien proche du Kremlin, IZVESTIA, mardi dernier, autrement dit, la veille de l'annonce de la démission. "Combien de temps un membre du cabinet de Sa Majesté pourrait-il garder son poste s'il critiquait publiquement Scotland Yard au cours d'une visite privée à Moscou ?" a-t-il notamment déclaré avant d'inviter le vice premier ministre à demander l'asile politique à Londres..

Vladislav Sourkov a-t-il donc commis l'imprudence de trop, en s'attaquant ainsi aux "siloviki" comme on les appelle, ces anciens membres du KGB, de la police et de l'armée, qui font partie intégrante du gouvernement et ont la main mise sur le pouvoir russe ?

A en croire le porte-parole de Vladimir Poutine, la démission de Vladislav Sourkov n'aurait aucun rapport avec ce scandale. Reste, selon un politologue cité par le quotidien KOMMERSANT, que le départ de l'influent vice premier ministre affaiblit, non seulement le gouvernement, mais aussi et surtout le Premier ministre lui même, Dimitri Medvedev. Et d'en conclure que cette démission prouve une chose et une seule, que c'est bien Vladimir Poutine, seul, qui dirige aujourd'hui en personne les ministres du gouvernement. Aujourd'hui c'est la discipline qui prime. Autrement dit, le durcissement observé depuis un an en Russie ne vise plus seulement l'intelligentsia frondeuse, mais c'est tout le gouvernement, désormais, qui doit marcher au pas.

Au lendemain de la publication annuel de l'ONG Human Rights Watch, THE MOSCOW TIMES s'était indigné : 2012 a été l'année la plus répressive des dernières décennies. De son côté, précise LE TEMPS de Genève, le Kremlin l'affirme : la Russie, dit-il, n’a jamais été aussi libre ni aussi riche qu’en 2013. Alors sans doute qu’une grande partie des Russes trouvent aujourd'hui leur compte avec l’ordre poutiniste. Reste que la frustration des élites intellectuelles et d’une partie des classes moyennes ne cesse de grandir face à l’arbitraire et que les libertés, tant vantées, sont chaque jour un peu plus grignotées par un pouvoir décomplexé.

Interrogé hier soir pour savoir quels étaient ses plans pour l'avenir, Vladislav Sourkov s'est contenté de déclarer qu'il avait accumulé suffisamment de matière pour se consacrer à l'écriture d'une comédie politique, dont l'intrigue, a-t-il dit, serait basée sur une histoire vraie.

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