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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

En atterrissant hier à Moscou, John Kerry allait au-devant d’une tâche, pour le moins difficile : convaincre la Russie de participer à une solution politique à la crise syrienne. Or à en croire le titre, à la Une du NEW YORK TIMES, le secrétaire d’Etat américain a en partie rempli sa mission, puisque Washington et Moscou se seraient entendus hier soir, pour inciter le régime de Damas et les rebelles à trouver une issue au conflit. Les deux pays souhaitent, notamment, encourager l’organisation, au plus vite, d’une conférence internationale destinée à mettre fin à la guerre.

Reste qu’outre le fait que le président russe a fait attendre son hôte trois heures avant de le recevoir au Kremlin et s'est amusé avec un stylo tandis que John Kerry s'exprimait, les bonnes intentions affichées des uns et des autres suffiront-elles à mettre fin à un soulèvement ayant pris des allures de guerre civile ? Car si une chose est sûre, écrit le journal américain, c'est que jamais un des deux camps ne parviendra à infliger une défaite décisive à l'autre et à imposer du même coup la paix. L'espérer, serait prendre ses désirs pour des réalités. Autrement dit, quelqu'un devra quoi qu'il en soit intervenir en Syrie, si l'on veut effectivement que le pays s'engage enfin sur la voie de la paix.

Or ni les Etats-Unis, qui se souviennent trop bien de l'expérience irakienne, ni la Russie, le principal allié de taille de la Syrie, ne semblent décidés aujourd'hui à intervenir. Et ce n'est probablement pas une conférence qui réussira seule à convaincre le régime de Damas et ses opposants de mettre fin à la guerre.

Sans compter, précise LE TEMPS de Genève, que l’irruption ce week-end d’Israël dans le conflit syrien a rendu la situation encore plus illisible et surtout plus dangereuse. Car si certains chroniqueurs se réjouissent, c'est vrai, qu'un pays s'oppose enfin au dictateur syrien, d'autres, en revanche, craignent que cela renforce au contraire le pouvoir d'Assad et complique davantage une intervention de l'Occident.

Parmi les plus optimistes, le journal allemand à sensation BILD, cité par Eurotopics, se félicite qu'un minuscule pays comme Israël rappelle enfin à l'ordre le dictateur Bachar el-Assad, alors même que le monde entier assiste lui passivement au massacre en Syrie. Et le journal d'ajouter, les assassins sans scrupules comme Assad n'ont que du mépris pour la diplomatie mollassonne. Or ceux qui veulent montrer la ligne rouge aux despotes feraient bien de prendre des cours auprès du chef de gouvernement israélien.

Sauf que dans ce cas précis, nuance pour sa part le quotidien conservateur espagnol ABC, l'intervention des Israéliens n'aidera pas à mettre fin au carnage. Et pourquoi ? Réponse de son confrère belge DE MORGEN : parce que les récentes attaques aériennes sont surtout liées à la sécurité d'Israël. L'Etat hébreu s'inquiète, en tout premier lieu, de la route d'acheminement militaire entre l'Iran et le Hezbollah libanais, qui passe par le territoire syrien. Autrement dit, les actions d'Israël ne constituent en aucun cas une grande offensive internationale contre les atrocités d'Assad. C'est une attaque exclusivement menée par et pour Israël. Elle ne change donc rien au dilemme moral dans lequel se trouve la communauté internationale depuis des mois.

Pire, s'il est peut-être justifié, le raid aérien d'Israël en Syrie pourrait même inciter d'autres Etats à intervenir dans leur propre intérêt, renchérit le quotidien helvétique NEUE ZÜRCHER ZEITUNG et transformer ainsi l'actuel conflit en affrontement direct de différentes puissances. La Russie a notamment jugé que cette action était une atteinte inacceptable à la souveraineté syrienne. Et dans un conflit qui se détériore constamment, Moscou se rangera de façon plus intransigeante encore derrière Assad. Quant à Téhéran, le régime des mollahs a déjà déclaré qu'attaquer la Syrie revenait à attaquer l'Iran.

D'où cette question posée par LE TEMPS de Genève : Combien de guerres sont-elles en train de se dérouler aujourd’hui en Syrie ? Car Israël, n’est pas le seul Etat de la région à passer par pertes et profits la situation actuelle de la Syrie, pour mieux se projeter. Une partie du Liban est déjà dans cette logique ; l’Arabie saoudite et le Qatar, les principaux soutiens de l’opposition syrienne au régime de Bachar el-Assad, font le même calcul. Le Hezbollah lui-même, ainsi que son parrain iranien sont guidés, eux aussi, par une multitude d’arrière-pensées à l’heure de soutenir le pouvoir syrien. L'Irak soutient elle aussi la Syrie sur une base confessionnelle. En Jordanie, en revanche, le roi Abdallah qui voulait absolument maintenir son pays hors du tumulte syrien, a lui infléchi sa politique de neutralité et accepte désormais la présence d’instructeurs militaires américains qui entraînent les rebelles syriens. Enfin la Turquie, qui craint que les Kurdes syriens n'établissent une région autonome a accueilli les déserteurs de l’armée ­syrienne et les a laissé se réorganiser, pour créer l’Armée syrienne libre. Un soutien qui lui vaut aujourd'hui les foudres de Damas.

Autrement dit, poursuit le journal, alors que le conflit syrien avait débuté comme une insurrection d’un peuple voulant se débarrasser de son régime dictatorial, ces différents niveaux de guerres sont en train de brouiller presque entièrement ces origines. A chacune des étapes, le conflit devient non seulement de moins en moins lisible, mais aussi de plus en plus imprévisible. Et surtout, pendant ce temps-là, les Syriens, davantage victimes qu’acteurs des éléments qui se sont déchaînés autour d’eux, continuent chaque jour de mourir par dizaines.

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