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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

La photo était à la une, il y a quelques jours, du journal de Berlin, DIE TAGESZEITUNG. Un top model, posant pour un short à 5 euros, avec à la place du visage, une tête de mort.

Hier, à Dacca, alors que des volutes de fumée noire continuaient de monter des débris de l’immeuble devenu un tombeau pour ouvriers, les secours, lesquels ont perdu désormais tout espoir de retrouver des survivants ont laissé la place aux grues, avec le risque, poursuit le journal, que la mort de centaines de personnes ne change rien aux conditions de travail qui règnent dans les ateliers du deuxième exportateur mondial de textile.

Et pourtant, la liste des accidents est déjà longue et douloureuse, analyse un commentateur indien sur le site d'information américain COUNTER PUNCH, cité ce matin par le courrier international. En avril 2005, l'effondrement d'une usine de prêt à porter avait tué 75 ouvriers. En février de l'année suivante, huit personnes s'étaient retrouvées ensevelies dans une autre usine de Dacca. En juin 2010, 25 personnes encore étaient mortes dans un bâtiment, toujours dans la capitale. Et en novembre de l'année dernière, 112 ouvriers avaient préi après l'incendie de l'usine de prêt à porter. C'est ici, dans les "usines" de la mondialisation que l'Occident sous traite la sueur et le sang. Des abris mal conçus, des machines de troisième ordre et des ouvriers dont la vie est soumise aux impératifs de la production à flux tendus.

Au total, le Bangladesh compte plus de 5.000 usines de confection. Et pour quelques bâtiments modernes, aux normes internationales, combien sont des ateliers installés dans des immeubles insalubres, sans protection contre l’incendie, ni voie d’accès pour les secours ? Alors certes, ces ateliers ne commercent pas directement avec les grandes chaines occidentales. Ils ne sont que des sous-traitants de sous-traitants, géran leurs ateliers comme des prisons.

La sous-traitance, voilà donc le sésame qui permet aujourd'hui aux grands groupes industriels de nier toute culpabilité dans les agissements des propriétaires de ces petites usines et de jouir des bénéfices de produits bon marché, sans jamais avoir la sueur et le sang des ouvriers sur la conscience.

De leurs côtés, les autorités ne veulent pas non plus tuer la poule aux œufs d’or, précise le magazine SLATE. L’industrie du vêtement au Bangladesh représente 20 milliards de dollars et près de 80% des exportations du pays. Grâce à des salaires dérisoires, très inférieurs notamment à ceux de la Chine ou de l’Inde, le Bangladesh est devenu le deuxième exportateur mondial de vêtements. Et voilà pourquoi le gouvernement, non seulement se soucie peu des méthodes production, mais reste sourd qui plus est aujourd'hui aux revendications des salariés, lesquels réclament des augmentations de salaires et l'amélioration de leurs conditions de travail.

Sans compter qu'à cela s'ajoute la corruption ambiante. L’immeuble qui s’est effondré la semaine dernière appartenait à une jeune étoile montante du parti au pouvoir. Dès lors, quel agent municipal ou policier oserait s’opposer à un politicien qui a tous les moyens de lui faire perdre son emploi ?

A ce titre, d'ailleurs, le parcours de cet homme, propriétaire de l'immeuble qui s'est effondré, illustre à lui seul le dilemme auquel cette nation est confrontée, précise de son côté LE DEVOIR de Montréal. Car dans ce pays pauvre et conservateur, le textile a donné du travail à des millions de personnes. Et si les conditions de travail sont certes difficiles, voire dangereuses, le salaire permet à beaucoup d’entre elles de se sortir de la misère. Autrement dit, les milieux d’affaires liés à l’industrie textile ont aujourd'hui un pouvoir économique immense. Mais pas seulement, car lorsqu’ils ne décident pas eux-mêmes de se lancer en politique, explique pour sa part le site de la BBC, ces dirigeants de l’industrie textile font également d’importants dons aux partis politiques.

C'est ainsi, par exemple, raconte LE TEMPS de Genève, que lorsque Monsieur Rana acquiert en 2007 une parcelle de terrain pour y ériger son désormais tristement célèbre « Plaza », les terrains ressemblent à un marais. Le sol y est meuble et nécessite des terrassements profonds. Mais lui est pressé. Il bétonne à la va-vite. Les travaux bâclés n’obtiennent pas l’autorisation ad hoc. Membre du parti au pouvoir, il sollicite alors directement le maire de la municipalité et obtient ainsi le sésame. L’autorisation ne vaut alors que pour un immeuble de cinq étages. Peu importe, lui en construira trois de plus qu’il n’aura pas de mal à louer : cinq entreprises au total fabriquant du prêt-à-porter pour des marques occidentales.

Il y a une semaine jour pour jour, des salariés s'étaient inquiétés publiquement des fissures constatées dans l'établissement. M. Rana était venu rassurer ses ouvriers. La bâtisse, leur avait-il dit, est en bon état et tiendra debout pendant encore cent ans. Le lendemain, au moment d’entrer dans les ateliers, les ouvriers s’affolent : les fissures se sont encore élargies. Contremaîtres et directeurs les menacent : Cinq jours de salaire en moins pour ceux qui ne rejoindraient pas immédiatement leur poste de travail. 45 minutes plus tard, l’immeuble s’effondrera avec 3200 ouvriers à l'intérieur.

La catastrophe aurait donc pu être évité, mais pendant ce temps, reprend le site américain COUNTER PUNCH, le monde Atlantique est tellement absorbé par les guerres contre le terrorisme et le marasme économique, dit-il, qu'il évite de s'interroger sur un mode de vie, qui repose sur la consommation à crédit et l'exploitation des ouvriers de Dacca. Et de conclure, les morts du Rana sont aujourd'hui les victimes de la mondialisation du XXIème siècle.

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