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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Imaginez un monde où les citoyens américains n'auraient jamais été tenu au courant des sévices commis dans la prison d'Abou Ghraib. Imaginez ne rien savoir des mauvais traitements, infligés aux personnes suspectées de terrorisme, dans les prisons secrètes de la CIA. Imaginez ne rien connaître du programme de drones du gouvernement Obama. Voilà à quoi ressemblerait un monde sans fuite, écrit le NEW YORK TIMES. Et c'est manifestement ce vers quoi nous nous dirigeons, alors même que s'est ouvert hier près de Washington, le procès d'un homme à l'origine de la plus massive fuite de documents confidentiels de l’histoire de l’armée américaine, comprenez, la fuite du siècle. Or pour avoir livré au site Internet WikiLeaks des milliers de documents militaires sur les guerres en Irak et en Afghanistan et provoqué non seulement une tempête dans la diplomatie mondiale mais aussi la fureur de la première puissance mondiale, Bradley Manning, 25 ans, encourt aujourd'hui la prison à vie.

Alors il ne fait aucun doute, précise toujours le journal de New York, que Manning a fait la plupart des choses dont il est aujourd’hui accusé. Il a d'ailleurs déjà lui-même reconnu les faits et endossé l’entière responsabilité de ses actions. Mais l’intérêt de son procès n’en reste pas moins prégnant, car la question cruciale, écrit l’éditorialiste américain, est désormais de savoir comment ces actions doivent être comprises.

Sur les 22 chefs d’accusation qui pèsent contre lui, Bradley Manning plaide coupable de dix. En revanche, il se considère innocent de celui de « collusion avec l’ennemi », mais aussi de celui de « publication sur internet de renseignements militaires en sachant qu’ils seront accessibles à l’ennemi ». Or cette dernière charge sera centrale dans le procès, car si le gouvernement parvient à démontrer que les informations transmises par Manning à WikiLeaks sont arrivées entre les mains d’Al-Qaïda, alors le soldat risque d’être condamné à la réclusion à perpétuité. En clair, tandis que le soldat déchu se défend d'avoir voulu nuire aux Etats-Unis, le gouvernement américain avance, au contraire, que l’ex-soldat a mis « sciemment » le pays en danger, en divulguant ces documents secrets, auxquels il avait accès dans le cadre de ses fonctions d’analyste du renseignement.

Le débat pourrait donc se résumer ainsi, écrit de son côté le CHRISTIAN SCIENCE MONITOR. Quand ses défenseurs voient en lui un «héros», qui a risqué toute sa carrière militaire et même sa vie, pour révéler au monde quelques-unes des facettes scandaleuses et contre-productives de la guerre américaine au «terrorisme», l’armée et le gouvernement américain le considèrent, à l'inverse, comme un des plus grands traîtres de tous les temps.

Avec son petit gabarit, ses cheveux blonds rasés de près et son visage d'adolescent fendu de lunettes fines, c'est vrai que l'ancien soldat de 25 ans ne donne pas l'air d'être l'un des plus célèbres dénonciateurs de l'histoire des Etats-Unis. Voilà pourquoi sans doute la société américaine semble toujours divisée sur l’action de ce jeune homme d'apparence frèle. Dans un pays où le patriotisme semble inscrit dans les gènes de chaque citoyen, c'est vrai que les versions diffèrent. Quand ses partisans voient en lui une icône de la paix, désireux de provoquer un débat public en dénonçant courageusement les abus de la politique étrangère américaine, ses détracteurs le décrivent comme un geek qui n’adhérait pas aux valeurs de l’armée.

A ce titre, l'histoire de ces révélations mérite d'ailleurs d'être rappelé, car avant de confier ses archives à WikiLeaks, Manning avait dans un premier temps contacté le Washington Post, qui ne l'a pas pris au sérieux, puis le New York Times, où il a laissé un message sur une boîte vocale, mais personne ne l'a jamais rappelé. Et c'est donc lors d'une permission chez sa tante, après avoir été éconduit par son ami de l'époque, un étudiant de Boston, que Manning a finalement décidé de poster ses documents secrets sur le site anonyme ouvert par WikiLeaks, où il déplorait que les militaires engagés dans les opérations de contre-insurrection soient devenus obsédés par la capture et l'assassinat de cibles humaines.

Aujourd'hui ses avocats affirment que personne n'a été mis en danger par ses révélations. Mais il sera difficile de savoir ce qu'il en est, car le rapport officiel sur la question est classé confidentiel et le procureur a demandé qu'il ne soit pas examiné par la cour martiale. Toujours est-il, écrit THE GUARDIAN, qu'insister sur le fait que les fuites de Manning aient mis en danger ses collègues militaires, c'est un peu comme si un mari infidèle se plaignait que sa femme, en lisant son journal intime, menace leur mariage.

Et le quotidien de Londres d'ajouter aussitôt : le fait que Manning encourt une peine de prison à perpétuité est une véritable honte. Les individus qui ont tué des innocents, déclenchant ainsi une vague légitime d'indignation dans le monde entier et une nouvelle vague de résistance, sont libres dit-il de tuer à nouveau. En revanche, celui qui a révélé leurs agissements est derrière les barreaux. Dans ce monde, le meurtre n'est pas un délit, mais divulguer des preuves de ces meurtres en est un. Et de conclure, si Manning est un ennemi de l'Etat, alors la vérité l'est aussi.

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