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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

A la question être ou ne pas être, vivre ou mourir, fallait-il comprendre être riche ou ne pas l’être. Si telle était le cas, alors le dramaturge anglais aurait probablement choisi son camp. C’est du moins ce que laisse entendre une étude réalisée récemment au pays de Galle, selon laquelle, derrière le subtil analyste de l'âme humaine, se serait caché un homme avide et mesquin, peu différent, en somme de l'un de ses personnages les plus obscurs, le marchand de Venise. La face obscure de Shakespeare, c’est le titre en effet de cet article de la REPUBBLICA, cité par le courrier international, nous révélant que ce bon William, objet d’une admiration séculaire dans le monde entier était en réalité un homme d'affaires sans scrupules, poursuivi en justice pour évasion fiscale.

Dans le journal britannique THE INDEPENDENT, les chercheurs de l'université galloise donnent ainsi des précisions sur les manipulations du dramaturge. Durant une quinzaine d'années, William Shakespeare a acheté et stocké du grain, du malt et de l'orge pour le revendre à ses voisins ou à des négociants locaux et poursuivait ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas payer. Il accaparait des stocks de blé et jouait les prêteurs, amassant ainsi une véritable fortune à une période de grande famine. En 1598, il fut donc accusé d'avoir accaparé des quantités considérables de blé, à une période de grande privation et de grave pénurie alimentaire. Et c’est ainsi que William Shakespeare, himself, fut poursuivi par les autorités pour fraude fiscale. Malheureusement, les termes précis de la condamnation du célèbre écrivain restent encore aujourd'hui inconnus.

Alors vous l'aurez deviné, si je vous parle ce matin de William Shakespeare, dramaturge, usurier et fraudeur du fisc, c'est bien entendu parce qu'il ne se passe plus une journée sans que l'affaire Cahuzac ne nous apporte son lot de rebondissements. La dernière en date est à lire ce matin sur le journal suisse LE TEMPS. Selon les informations recueillies par le quotidien, il n’y a jamais eu 15 millions d’euros sur les comptes suisses connus de Jérôme Cahuzac. Ni en nom propre à UBS, ni chez Reyl ou sa banque dépositaire, ni sur le compte transféré chez Baer à Singapour. Entre les apports initiaux et le transfert, c’est toujours à peu près la même somme qui apparaît, aux alentours de 600 000 euros, assure une source proche du dossier. Et la dite source de préciser, des enquêtes régulières internes sont déclenchées à partir d’un million. Je vois donc très mal comment Cahuzac aurait pu avoir 15 millions non déclarés sur un compte. Pour autant, si le ministre a tenté de placer 15 millions d’euros dans une banque suisse en 2009, comme l’affirme la RTS, plusieurs questions demeurent : cette somme n’apparaissant pas dans le dossier suisse, d’où venait l’argent et surtout, où est passé le solde ? Cahuzac a-t-il pu avoir un autre compte non déclaré ? Rien ne permet de l’exclure.

Quoi qu'il en soit, tel un poison, «l’affaire Cahuzac» continue donc à contaminer les sphères du pouvoir : Qui savait quoi au sommet de l’Etat et depuis quand ? Malgré ce qu’en dit l’exécutif, ces questions n’ont pas encore reçu de réponses suffisamment convaincantes pour faire taire les doutes.

Aujourd'hui, la théorie de la seule déraison d’un homme sans scrupule fait florès et le discours de la vierge effarouchée qui tombe des nues est repris partout dans l’entourage du ministre déchu. Alors qu’y a-t-il à protéger interroge toujours le journal? Car si parfois, c'est vrai, il s'agit de la simple réputation d'un homme, parfois aussi, cela concerne tout un groupe. Prenez par exemple l’affaire Bettencourt, le cas d’Eric Woerth est à ce titre emblématique du mensonge pour autrui. Si l’ancien ministre du Budget et trésorier de l’UMP avait été seul en cause, il aurait sans doute fini par lâcher le morceau. Or sa détermination à mentir de toutes les façons possibles a seulement démontré que les enjeux le dépassaient. De même pour Lance Armstrong. Personne ne peut croire aujourd'hui que le champion se dopait seul, à l’insu de tous. Le mensonge était institutionnalisé et concernait le monde cycliste dans son ensemble.

Faut-il en déduire que le monde politique, cette fois-ci, est concerné dans son ensemble ? Toujours est-il que Jérôme Cahuzac n’est pas un seul homme, poursuit le journal. Il est d’abord l’un des rouages de cette gigantesque ­machine à incarner du discours qu’est devenu son gouvernement. Et dans ce dispositif, l’homme, nécessairement, tient un rôle écrit par d’autres.

En Autriche, le quotidien DIE PRESSE se montre lui aussi, visiblement, sceptique sur la question. Les élus, dit-il, pourraient traiter l'évasion fiscale de manière efficace, mais ils hésitent pour leurs propres intérêts : Récemment, les Américains ont d'ailleurs montré comment procéder, en détruisant par un revers de la main le secret bancaire suisse sacré et considéré jusqu'alors comme intouchable, alors qu'ils poursuivaient des fraudeurs fiscaux américains. Seulement voilà, dans les nombreux enregistrements transmis de façon anonyme sur les comptes douteux ouverts dans des paradis fiscaux, figurent, outre des suspects habituels, oligarques, vendeurs d'armes, toute une série d'hommes politiques célèbres avec une place privilégiée accordée aux gouvernements français et grec. Et le journal d'en conclure, il est évident que dans ces conditions, l'appel à la transparence ne suscite pas un intérêt démesuré.

Enfin de son côté, la TRIBUNE DE GENEVE rappelle, parce qu'on l’a oublié, qu'une fuite justement avait permis au gouvernement français d’obtenir, lui aussi, une liste de plus de trois mille gros fraudeurs du fisc, qui se trouvaient exactement dans la même situation que Cahuzac. Et qu’a-t-on fait ? Cette liste, Woerth l'a eu entre les mains, Cahuzac l’a eu entre les mains et aujourd’hui son successeur la détient. Aux Etats-Unis, une liste semblable a été en partie rendue publique. En Grande-Bretagne, il a été décidé de publier certains noms de gros fraudeurs. Mais en France, secret total. Et pourtant, quand un pauvre type vole un œuf, ou un bœuf, son identité s’étale dans les journaux. Mais manifestement ces gens-là, eux et eux seuls, d'ailleurs, ont droit au secret jusqu’au bout. To be rich, or not be.

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