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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

C'est un procès contre les crimes néonazis qui compte parmi les plus importants dans l’histoire de l’Allemagne fédérale. Il devait initialement s'ouvrir aujourd'hui même à Munich, du moins le croyait-on, il y a encore 48 heures à peine, avant que la Cour ne décide finalement de le reporter au 6 mai prochain. D'où les commentaires assassins de la presse germanique. Quand la Cour se ridiculise, selon DIE WELT, son confrère de la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG voit, lui, dans ce report un véritable fiasco pour la justice de son pays. Un fiasco et un soulagement en réalité, nuance pour sa part l'hebdomadaire DER SPIEGEL. La décision par la Cour, dit-il, de reporter ce procès est à la fois, une malédiction et une bénédiction. Une malédiction, tout d'abord, parce que ce report met à nu l'échec de la justice et les erreurs du tribunal ; il rend plus pénible encore la situation pour les familles des victimes. Mais c'est aussi une bénédiction, parce que la correction hâtive des erreurs en aurait certainement engendré d'autres. En clair, la justice bavaroise, n'avait probablement d'autre choix que d'éviter une erreur de procédure, qui aurait mené à l’annulation du plus important procès criminel d’Allemagne depuis la fin de la guerre.

Il faut dire que depuis des mois, déjà, nombre de médias, étrangers en particulier, s'offusquaient de ce que la justice allemande n'avait pas prévu une salle d'audience plus grande, pour un procès qui s'annonce pourtant comme historique et qui devrait durer au moins deux ans. 50 places seulement avaient été réservées à la presse, de sorte que, par exemple, ni la BBC, ni le New York Times, pas plus que la chaîne de télévision Al Jazira n'étaient a priori autorisés à couvrir l'affaire. Pire, aucun média turc n'était représenté, alors même que sur le banc des accusés sont appelés à comparaître quatre hommes et une femme, tous membres d'un groupuscule néo-nazi, soupçonnés d'avoir participé à l'assassinat de 10 personnes dont huit turcs, entre 2000 et 2006. D'où l'indignation de la BILD, le quotidien le plus lu d'Allemagne : c'est une honte pour notre pays, écrivait il y a quelques jours encore le journal, lequel s'était même dit prêt à céder son accréditation à un journaliste du quotidien turc HÜRRIYET.

Mais en réalité, si la polémique en Allemagne a pris de telles proportions, jusqu'à provoquer donc in extremis le report du procès, ce n'est pas uniquement parce que les journalistes étrangers auraient été priés de couvrir l'affaire dans les couloirs du tribunal, non, si fébrilité il y a aujourd'hui en Allemagne, c'est parce qu'à Munich, ce n’est pas seulement le groupuscule néo-nazi NSU qui sera jugé, mais également les erreurs policières, qui ont permis à ce groupe d’agir en toute impunité pendant plus de 10 ans. Dans cette affaire, précise LE TEMPS de Genève, les Allemands ont été scandalisés par l’échec absolu de leurs services de police et de renseignements, lesquels pendant 13 ans, non seulement n'ont jamais pu mettre la main sur les terroristes, mais n'ont même, apparemment, jamais soupçonné leur existence. A aucun moment, les enquêteurs n’ont en effet envisagé la piste du crime raciste, privilégiant plutôt des règlements de comptes « entre Turcs », quitte à traumatiser lors d’interrogatoires plusieurs familles de victimes.

Autrement dit, au lieu de faire la lumière, les RG donnent surtout aujourd'hui l’impression de vouloir cacher la vérité. Pourquoi une partie des archives sur cette affaire a-t-elle été broyée, par les services secrets, une semaine après la découverte de l'existence de la NSU ? Disposaient-ils d’indics dans le réseau ? Et si oui, comme l’affirment certains journaux, étaient-ils au courant des exécutions et pourquoi n’ont-ils rien dit sur les agissements des néonazis ? Et le quotidien de Genève d'en conclure, la mauvaise préparation de ce procès donne surtout l’impression que la justice allemande cherche, à son tour, à étouffer l’affaire.

Oui, bien sûr, le tribunal de Munich a-t-il probablement sous-estimé la portée de ce procès, concède DIE WELT, oui, sans doute, la façon dont les places devaient être attribuées aux journalistes a-t-elle été maladroitement pensée, mais la vraie question est ailleurs : comment une cellule terroriste a-t-elle pu être ignorée de la sorte, pendant treize longues années, par les services de renseignement et de police. Pourquoi la puissante Allemagne s’est-t-elle laissée berner par un ennemi intérieur, que les statistiques les plus récentes dépeignent d'ailleurs comme plus brutal qu’avant. Car le racisme continue de faire des morts en Allemagne. Depuis la Réunification, la police attribue 63 meurtres à l'extrême droite, mais après enquête, les journaux TAGESSPEIGEL et DIE ZEIT estiment, eux, à 152 le nombre de ses victimes. Sur certaines places de marché du nord du pays, poursuit DIE WELT, ils incitent à la haine contre les "étrangers", dans les parlements régionaux les élus du parti néonazi perturbent le travail législatif et dans les stades de football on entend des voix crier "les Juifs dehors". Cela se passe chaque jour en Allemagne. Or dans le combat contre les néonazis, poursuit DIE WELT, il faut plus de démocratie, plus de courage civique et moins d'indifférence face à la haine.

Le gouvernement de Madame Merkel est-il indifférent ? On le dira, à tout le moins, peu déterminé. Récemment, reprend LE TEMPS, le gouvernement a refusé une nouvelle procédure d’interdiction du parti néonazi, financé sur des fonds publics. A l’approche des élections de l’automne, Angela Merkel a préféré se soumettre aux arguments de son allié libéral, le FDP, lequel estime par la voix de son président qu’une démarche en justice n’a aucune chance d’aboutir, au prétexte, dit-il, qu' "on ne peut pas interdire la bêtise".

Et je conclurai ce matin avec ce commentaire du journal LE MONDE. Après l'affaire Cahuzac, nombre de journaux allemands ont conclu qu'il y avait décidément quelque chose de pourri en France. Difficile de ne pas dresser un constat similaire pour l'Allemagne.

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