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La revue de presse internationale de Thomas CLUZEL

5 min

Par Thomas CLUZEL

Son nom ne vous dira peut-être rien et pourtant cet ancien conseiller d’Oussama ben Laden, proche des talibans, est connu pour être l'«architecte du djihad global». Or Abu Musab al-Suri, c'est son nom, celui qui incarne donc aujourd’hui la principale source d'inspiration de toute une nouvelle génération de terroristes est désormais libre.

Et le récit de cette libération, raconté par THE DAILY BEAST et repris ce matin par le magazine SLATE a de quoi, pour le moins, laisser perplexe. L’histoire commence en 2005, lorsque al-Suri est arrêté par les services de renseignement pakistanais, qui le livrent dans la foulée aux Etats-Unis et à la CIA. Personne ne sait combien de temps exactement il a été entendu et incarcéré. Toujours est-il que les services secrets américains ont alors décidé de le transférer, tenez vous bien, aux mains du régime de Bachar el-Assad. Alors personne ne sait, non plus, quand est ce que l'administration américaine a décidé de le transférer en Syrie. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que l’enjeu à l'époque était diplomatique. Au moment de ce transfert, la CIA voulait en effet manœuvrer, avec Damas, pour contrôler l’influence d’Al-Qaïda. Et de fait, les Syriens posaient problème car ils facilitaient la circulation des djihadistes vers l’Irak, où les Américains et leurs alliés trouvaient la mort par centaines. Et pourquoi les Syriens le faisaient-ils, non pas pour une quelconque affinité avec Al-Qaïda, au contraire, on sait bien que les Syriens n’aiment pas la nébuleuse sunnite. Non, ils le faisaient simplement pour semer le trouble chez leurs ennemis.

Le but de l'opération était donc simple, même si les résultats à obtenir l'étaient un peu moins. En livrant al-Suri, l'architecte du djihad global aux services syriens, précise toujours THE DAILY BEAST, les Etats-Unis entendaient par là favoriser une coopération de sécurité avec le régime de Bachar el Assad. Et l’accord officieux, voire clandestin était en bonne route, du moins jusqu’à que les révolutions arabes se propagent en territoire syrien. Lorsque le régime a commencé à combattre avec violence les rebelles, les espoirs de voir Bachar el-Assad en position de réformateur se sont aussitôt écroulés pour l’administration Obama. Toute la stratégie américaine s'est effondrée. Et ça n'est pas tout, puisque Bachar el-Assad a décidé à ce moment là de libérer Abu Musab al-Suri.

Des sources locales, citées cette fois-ci par THE TELEGRAPH expliquent justement le sens de cette libération. Il s'agissait tout simplement d'un signal clair de Bachar el-Assad adressé aux Etats-Unis et par extension à toute la communauté internationale qui condamne les agissements du régime. En mettant un terme à l’opération de sécurité conjointe avec les Américains, Damas libérait également ce qui représente une menace pour Washington et pour l'Occident.

Quelle leçon tirer à présent de cette histoire ? La première, c'est sans doute, comme on peut le lire ce matin dans les colonnes du TEMPS de Genève, que la diplomatie n'est ni une potion magique, ni un gadget : elle est l'art de composer avec les rapports de force, de pousser aux négociations, de proposer des concessions et enfin de faire des paris. Or le problème, c'est que l'art des diplomates, censé permettre d'harmoniser peu ou prou les projets contradictoires a parfois du mal à se réaliser. Et c'est particulièrement vrai dans un cas comme celui de la Syrie, où s'opposent des intérêts et des projets aussi forts qu'opposés, susceptibles de transformer une guerre civile en confrontation mondiale : Syrie, Liban, Irak, Iran, Israël. Car le conflit syrien réunit en effet plusieurs ingrédients explosifs, irréductibles au seul soulèvement d'un peuple contre une dictature. Autrement dit, la crise syrienne ne peut plus se résumer aujourd'hui en une simple lutte du bien contre le mal. Et c'est là, justement, la deuxième leçon de notre histoire, démêler l’écheveau syrien revient en réalité à bien repérer les forces, à la fois internes et externes qui s'exercent. A l’intérieur, s’opposent, comme ailleurs des forces aux visées politiques opposées. Mais de l’extérieur agissent, là aussi, plusieurs forces. L’axe chiite Damas-Téhéran en est une, les Etats arabes sunnites en constituent une autre et la vision dite occidentale en est une troisième.

D'où la difficulté aujourd'hui de répondre à cette question : faut-il livrer des armes aux rebelles syriens, alors même que personne ne peut assurer qu'elles ne finiraient pas dans les mains de militants djihadistes liés à Al-Qaïda ? Depuis le départ, précise le journal de Berlin DIE TAGESZEITUNG, cité par Presseurop, la stratégie de l’Occident sur le dossier syrien consistait à se tenir à l’écart. Un choix qui semblait judicieux, du moins, tant que l’on était persuadé que les jours de Bachar el-Assad étaient comptés. Sauf qu'entretemps, les Européens comme les Américains ont compris que Bachar el-Assad comptaient toujours de nombreux soutiens : les alaouites, dont il fait lui-même partie, la minorité chrétienne qui ne fait pas confiance aux sunnites et enfin les partisans et les profiteurs du système et du parti Baas au pouvoir. Au total, on estime que les soutiens du régime représentent aujourd'hui près d’un tiers de la population. Et du côté des rebelles cette fois-ci, les forces sécuritaires et modérées de l'opposition perdent du terrain précise pour sa part DIE WELT. Quant aux radicaux affiliés à Al-Qaïda, ils reçoivent argent et matériel en provenance du Golfe. Voilà pourquoi reprend la TAGESZEITUNG, la réponse à la question de savoir si l'Occident est toujours du côté des rebelles n'est plus aussi évidente. Pour autant, poursuit l'article, garder ses distances ne constitue pas une option, car ce serait une illusion de croire que l’on ne se rend pas coupable en restant les bras croisés.

Et son confrère du TEMPS de Genève de conclure, seule certitude aujourd'hui, tous les cauchemars sont en train de se réaliser à présent en Syrie.

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