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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Toute la journée d'hier, la chaîne d'information syrienne en continu a montré des corps gisant sur le sol, des membres dispersés sur des tapis maculés de sang à la mosquée. A Damas, un kamikaze a actionné sa ceinture d'explosifs tuant 42 personnes, dont le plus célèbre dignitaire religieux pro-régime, celui là même qui chaque vendredi délivrait un prêche à la télévision officielle. Un attentat qui n'a toujours pas été revendiqué mais dont le mode opératoire rappelle étrangement celui du réseau extrémiste Al-Qaïda.

De quoi relancer, inévitablement, LA question qui depuis quelques jours taraude la communauté internationale, celle du choix des armes, ainsi que la nomme en Une, le dernier numéro du Courrier International. En clair, faut-il aujourd'hui armer les rebelles, comme le réclament d'une même voix la France et la Grande-Bretagne, au risque de permettre ainsi aux islamistes de devenir les véritables maîtres de Damas ? Quand le WALL STREET JOURNAL soutient fermement la position française et britannique, au motif que ne rien faire revient de facto à soutenir le régime de Bachar el-Assad, son confrère du FOREIGN POLICY préfère lui, au contraire, la position de ceux qui rechignent encore à fournir des armes aux forces anti-Assad, car dit-il, cela ne nous procurera ni gratitude ni influence. Sans compter, renchérit la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, que le camp de ceux qu'on appelle les « rebelles » n'existe pas vraiment. Pire, ce conglomérat regroupe désormais une multitude de groupuscules armés, dont des islamistes purs et durs. Autrement dit, les livraisons d'armes aux rebelles ne feraient que renforcer la violence, avec le risque, qui plus est, de voir ces armes tomber entre les «mauvaises mains» des groupes djihadistes, déjà les mieux équipés et les seuls à pouvoir se targuer d’avoir vraiment tenu tête au régime ces derniers temps.

Et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle, précise de son côté LE QUOTIDIEN D'ORAN, une partie de la population syrienne voit aujourd'hui dans l'opposition armée dominée par les islamistes djihadistes une menace existentielle, au point d'ailleurs, de créer une situation pour le moins paradoxale, où le régime dictatorial, aveugle et brutal, continue à être vu par cette partie de la population comme un rempart.

En clair, commente toujours l'éditorialiste du journal d'Alger, les larmes de crocodile sur le sort du peuple syrien ne changent rien au fait qu'un afflux d'armes n'apportera pas une solution, mais un surcroît de malheurs pour le peuple syrien. Faire croire au régime, comme à l'opposition, qu'une «solution» militaire est possible est une démarche cynique, qui n'aboutit en réalité qu'à aggraver la situation. C'est également l'analyse défendue dans le GUARDIAN de Londres : mieux vaudrait favoriser le dialogue politique et la négociation, plutôt que d'armer des rebelles noyautés par Al-Qaïda et les djihadistes.

Et d'ailleurs, fait remarquer le magazine NEWSWEEK, les révolutions qui ont réussi à chasser les dictatures, Egypte, Tunisie, Libye n'ont-elles pas été majoritairement pacifiques ? Dès-lors, pourquoi l’opposition syrienne a-t-elle pris la décision, à un moment décisif, d’abandonner la non-violence, pour prendre les armes ? Etait-ce un acte désespéré, interroge l'éditorialiste, avant d'ajouter : malgré les critiques endurées par le Printemps arabe, je reste convaincue que la démocratie fonctionnera. La violence y fait obstacle et il est extrêmement troublant que même les militants syriens soient maintenant divisés entre ceux qui sont partis lorsque les armes sont devenues monnaie courante et ceux qui sont restés.

Quoi qu'il en soit, dans le monstrueux contexte syrien, qui peut encore dire quelle est ou pas la bonne option, interroge LE TEMPS de Genève ? D'autant qu'aux méthodes les plus effroyables d'un régime sanguinaire répondent déjà aujourd'hui des crimes odieux commis par une fraction de l'opposition.

Voilà pourquoi ce matin la seule question à laquelle il semble possible de répondre soit celle-ci : c'est comment la guerre en Syrie ? Et l'envoyé spécial du NEW YORKER de répondre. La guerre en Syrie, ce sont des obus qui explosent dans les rues, les déflagrations et le pilonnement incessant dans un grondement sourd, parfois sans aucun avertissement ou presque. Ce sont des empreintes de pas dans une mare de sang. C’est l’entrée d’un hôpital plein à craquer d’hommes armés, qui essaient de savoir qui est blessé et qui est mort. La guerre en Syrie, c’est la voix des femmes qui demandent des nouvelles de leurs fils. La guerre en Syrie, c’est le bruit d’un générateur d’hôpital qui bourdonne, crépite et coupe parce qu’il n’y a plus de fioul, c'est un évier de cuisine dans l’herbe d’un jardin jonché de décombres, ce sont des paires de chaussures poussiéreuses qui débordent d’un carton près de la porte ouverte d’une maison désertée, partiellement détruite, dans une ville qui, comme beaucoup d’autres, s’est vidée de ses civils. La guerre en Syrie, ça fait le bruit des rires, des gens qui arrivent encore à saisir l’humour de leur situation difficile et à en plaisanter. Même quand la mort devient si courante que les périodes de deuil sont abrégées et les rituels négligés.

La guerre en Syrie, c’est effrayant, sanglant, déprimant, et parfois exaltant. C’est abrutissant. C’est toute la gamme des émotions humaines à un niveau plus intense. Ce sont les noms et les visages des 70 000 personnes assassinées depuis le début de la révolte. Et le véritable chiffre est probablement plus élevé encore.

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