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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

L'Amérique doit-elle vraiment paniquer ? Voilà la question à 85 milliards de dollars posée ce matin en une du HERALD TRIBUNE. Car pour tous les Américains précise le journal, demain sera en effet le Jour de vérité. Au terme d'un répit de deux mois, grâce à l'accord intervenu le 1er janvier dernier sur le fameux "mur budgétaire" et qui avait permis à tous, rappelle ce matin l'éditorialiste du CHRONICLE de San Francisco, de festoyer lors du réveillon de la Saint Sylvestre dans l'allégresse et la naïveté la plus totale, voilà qu’une nouvelle menace pointe désormais à l’horizon : son nom, le séquestre, comprenez le gel automatique de plusieurs dépenses budgétaires. Si aucun accord n’est trouvé d’ici à demain, le budget fédéral sera amputé de 85 milliards de dollars.

Or à bien regarder ce matin le tableau de ces dépenses, détaillé notamment dans les colonnes du NEW YORK TIMES, il y a de quoi se montrer pour le moins inquiet. A titre d'exemple, l’Etat de New York va devoir supprimer à 4500 de ses étudiants défavorisés, l’aide octroyée pour financer leurs études universitaires. Plus de 46 000 personnes ne bénéficieront plus d’une aide étatique devant leur permettre de retrouver un emploi. Et plus de 7000 enfants ne pourront plus se faire vacciner contre des maladies telles que la rubéole ou l’hépatite B.

Et la liste est encore longue si l'on fait cette fois-ci l'inventaire des conséquences pour chacun des 50 Etats américains. En Virginie, sur le chantier naval de Newport News, qui construit des porte-avions et des sous-marins nucléaires, les attributs symboliques de la première puissance mondiale, 90.000 civils travaillant pour la Défense seraient menacés d'une mise à pied temporaire. Au niveau national, se sont pas moins de 800 000 employés civils de la Défense qui seront mis au chômage partiel un jour par semaine. Et les conséquences, sur le terrai, pourraient être là encore dramatiques, en Afghanistan, par exemple, 80% des troupes au sol seront privées de formation et deux tiers des troupes de combat auront un niveau de préparation insuffisant à la fin de l’année.

Et l'on pourrait ainsi multiplier les exemples, selon la Maison-Blanche, près de 10 000 emplois de professeurs et 7000 postes d’enseignants spécialisés sont en danger. En raison du chômage partiel imposé à 10% des contrôleurs du ciel, les temps d’attente dans les grands aéroports pourraient dépasser 4 heures aux moments de fort trafic. La majorité des parcs naturels nationaux et de plusieurs monuments historiques seront soit fermés, soit ouverts de façon restrictive. Seront notamment touchés des endroits emblématiques du paysage américain, tel que Yellowstone ou le Grand Canyon. Enfin, comble de l’austérité linéaire, la mesure devra également inciter le service des impôts à diminuer ses effectifs, y compris donc parmi les spécialistes formés pour traquer la fraude fiscale qui s'élève pourtant à près de 400 milliards d’impôts non collectés.

Ces derniers jours, en prévision des coupes budgétaires drastiques attendues dès demain, les responsables fédéraux de l’immigration ont même relâché des centaines de clandestins incarcérés afin de réaliser des économies.

Autant de coupes massives et linéaires donc, qui résultent pour l'essentiel d’un psychodrame politique, illustrant les dysfonctionnements du Congrès. Car républicains et démocrates sont en effet incapables aujourd'hui de s’entendre sur la manière d’empêcher la mise en œuvre de ce plan automatique d’économies jugé «stupide», et qu’ils ont eux-mêmes approuvé à l'été 2011. Alors à l’époque, rappelle ce matin le correspondant à New York du TEMPS de Genève, Washington pensait qu’en avalant une pilule empoisonnée, il allait être contraint de trouver l’antidote, autrement dit une façon rationnelle de réduire les dépenses de l’Etat fédéral. Or la guerre budgétaire entre le Congrès et le président américain va déboucher, dès demain 1er mars, sur ce qu’une majorité de politiques disaient justement vouloir éviter à tout prix, c'est-à-dire le couperet budgétaire. Il faut remonter à l’après-Vietnam et Guerre froide pour voir des mesures aussi radicales. Quoi qu'il en soit, ce nouveau psychodrame budgétaire après le «mur budgétaire» du 31 décembre confirme bel et bien les graves dysfonctionnements institutionnels de la démocratie américaine, écrit encore le journal, une démocratie prise en otage par une Chambre des représentants dominée par les républicains, qui ont fait de l’obstructionnisme l’une de leurs principales stratégies depuis que le démocrate Barack Obama a été élu puis réélu à la Maison-Blanche.

Alors a priori, la présente guerre budgétaire est plutôt favorable à la Maison-Blanche. Plusieurs sondages publiés ces derniers jours montrent que les Américains sont beaucoup plus sévères à l’égard des républicains du Congrès que de Barak Obama. Si l'on en croit un sondage du quotidien USA TODAY, 31 % seulement des Américains feraient porter sur le président la responsabilité de l'impasse, alors que 49 % des sondés l'imputent aux républicains du Congrès. Toujours est-il que chacun des deux camps essaie donc de faire porter le chapeau à l'autre.

Sauf que c'est une perspective risquée, analyse de son côté le mensuel PROSPECT cité ce matin par Eurotopics. Car si les retards aux aéroports se banalisent, si les programmes d'éducation périscolaire sont supprimés ou si l'économie vacille inutilement, alors peut-être que les Américains se rappelleront que le gouvernement a bien un rôle. Et le plus triste dans tout cela, c'est que c'est entièrement inutile. Actuellement, pratiquement tout le monde reconnaît que l'austérité en période de récession ne fait qu'aggraver les choses. Or si les républicains ne s'entendent pas bientôt sur un accord, Obama aura l'opportunité de montrer aux électeurs que les coupes ne sont pas la panacée, pire, qu'elles sont même parfois carrément erronées. Reste toutefois encore peut-être une solution ce matin, pour éviter la cure d'austérité "à la hache" qui guette les Etats-Unis : l’indignation.

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