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La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

“Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es” : combien d’Européens sauraient aujourd’hui capables de répondre à cette question ? Et pire encore, combien seraient prêts à entendre la réponse que leur donnerait l’auteur de la "Physiologie du goût" ? Car assez curieusement, constate l'éditorialiste de PRESSEUROP, alors même que nous n’avons jamais eu autant d’information sur les aliments que nous consommons, dans le même temps, jamais nous n’avons eu autant l’impression de ne pas savoir ce qu’il y a vraiment dans nos assiettes.

Preuve en est encore cette semaine, avec le dernier épisode en date de la viande de cheval qui se fait passer pour du bœuf. Lundi dernier, sur sa page Facebook, le groupe Ikea annonçait procéder au retrait de ses boulettes de viande, sans doute aussi célèbres que ses bibliothèques Billy et ce dans 14 pays européens, au motif que les dites boulettes censées contenir du bœuf ou du porc contiendraient en réalité de la viande de cheval. Depuis hier, le retrait a même été étendu à l’Asie et aux Caraïbes, de sorte que se sont pas moins de 24 pays qui se retrouvent aujourd'hui directement concernés.

Et hier encore, après le géant du meuble, c'est le N°1 des pâtes en France, cette fois-ci, qui a avoué être touché à son tour par le scandale, avec du cheval oui, mais du Panzani. La firme a en effet annoncé avoir détecté la présence de viande équine dans des boîtes de raviolis vendues en France et fabriquées pour le compte de sa marque par William Saurin.

Et l'on pourrait encore multiplier les exemples. Ainsi en Allemagne, l'hebdomadaire DER SPIEGEL nous prévenait récemment que de la viande de cheval a été retrouvée dans des conserves de goulache au bœuf. Mais alors pourquoi s’est-on livré à cette substitution, interroge de son côté l'éditorialiste du SOIR de Bruxelles. Tout simplement parce que le canasson coûte un tiers de moins que la vache ou dit autrement, que c’est un tiers de profits en plus. Or le problème, c’est qu’il existe des bestioles qui coûtent moins cher encore que le cheval.

Et si vous vous demandez lesquelles, rien de plus simple. L'étude publiée hier en Afrique du Sud vous offre la réponse sur un plateau ou à tout le moins sur une assiette : plus de la moitié des plats préparés, saucisses ou steaks sont mal étiquetés et contiennent au choix, de la viande d’âne, de chèvre ou de buffle d’eau.

Alors quitte à avoir la nausée, n'hésitez pas à consulter encore le site du journal helvétique LE MATIN et vous apprendrez, par exemple, qu'un laboratoire bernois a découvert de la viande de porc dans sept échantillons sur vingt de kebabs censés contenir du bœuf. En Allemagne, une enquête révélée par l'hebdomadaire DER SPIEGEL nous apprend pour sa part que pas moins de 200 entreprises sont aujourd'hui soupçonnées d’avoir mis en vente, ces dernières années, des millions d’œufs étiquetés “fermiers bio” provenant en fait de poules élevées en batterie. Enfin aux Etats-Unis, acheter du poisson est devenu, là aussi, un jeu de devinettes pour les consommateurs. Selon une étude publiée jeudi dernier par une ONG américaine, un tiers des poissons consommés n’appartiendraient pas à l’espèce que les clients ont cru acheter. Et les résultats sont tout simplement édifiants : On y retrouve notamment des poissons d’élevage vendus comme des poissons sauvages, beaucoup plus coûteux ; des espèces surexploitées, vulnérables ou en péril, vendues comme d’autres plus soutenables ; ou bien encore des poissons déconseillés aux femmes enceintes et aux enfants en raison de leur teneur élevée en mercure et commercialisés sous d’autres noms.

D'où cette question : peut-on aujourd’hui réellement se fier à ce que nous mangeons ? interroge LE TEMPS de Genève. La sécurité alimentaire, écrit le journal, n’aurait jamais été aussi performante. Sauf que si la traçabilité des produits dits simples est garantie, ce n’est pas le cas des articles transformés, pour lesquels l’étiquetage n’est pas obligatoire. Et on n’imagine pas le nombre de mains, entre lesquelles un produit alimentaire est passé, avant d’atterrir dans la bouche du consommateur. Cette remarque est tirée du FINANCIAL TIMES, le très sérieux quotidien économique britannique, qui lundi dernier publiait, justement, une vaste enquête sur la filière alimentaire mondiale. Et le résultat en dit long sur la maigre idée du contenu exact des aliments que nous mangeons.

Alors au regard de tous ces scandales à répétition, faut-il en déduire que l'industrie agroalimentaire a définitivement perdu la confiance des consommateurs. C'est en tous les cas ce que craint l'IRISH EXAMINER, cité par EUROTOPICS, le quotidien de centre-gauche qui va même jusqu'à dresser un parallèle avec le secteur bancaire.

Les lasagnes au cheval, c’est comme les subprimes, estime d'ailleurs le NRC HANDELSBLAD, pour qui ces deux crises sont en réalité une conséquence malheureuse mais logique de la mondialisation et du manque de réglementation à l’échelle internationale. Dans les deux secteurs, dit-il, l’autorégulation a échoué et mené à des excès. Et le journal, notamment, de préciser que sur les 55 000 règlements agricoles de l’Union Européenne, 30 000 concernent la sécurité alimentaire. Mais ils sont difficiles à imposer, car les politiques préfèrent que les agriculteurs, les fabricants et les distributeurs fassent eux-mêmes en sorte que tout soit en ordre. Or cette autorégulation est aussi de mise dans le secteur bancaire. Les responsables politiques à l’origine de la dérégulation et de l’internationalisation de la finance dans les années 1980 et 1990 voulaient aussi que le secteur s’autorégule. Et quand ils se sont rendu compte que cette situation menait à des excès, il était déjà trop tard.

A présent, il semble que l'on approche du moment où il sera plus facile d'identifier les entreprises qui ne sont pas impliquées dans le scandale de la viande chevaline, que celles qui le sont. Et pourtant, conclue LE TEMPS de Genève; le défi est ici de taille puisqu'il s'agit d’assurer un contrôle de qualité et de sécurité optimal, sur un marché mondial pesant environ 4000 milliards de dollars, et qui se prépare à nourrir 2 milliards d’individus supplémentaires d’ici à 2050.

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